Voilà, Mademoiselle, des vers aussi négligés que les vôtres sont beaux; j'en suis charmée, et je crois bien que toutes les muses sont également de vos amies, puisque vous écrivez aussi bien en vers qu'en prose; mais pour vous montrer que mon sentiment ne m'est pas particulier, je vous envoye quatre vers d'une amie que j'ai, qui est très-digne d'être la vôtre, car elle a un mérite infini, et M. de M...., qui l'admire aussi bien que moi, vous en répondra. Elle s'appelle Mme de P...[ [504]. Voilà les quatre vers qu'elle engagea dans un billet fort galant qu'elle m'écrivit un jour:
Où peut-on trouver des amans
Qui nous soient à jamais fidèles?
Je n'en sais que dans les romans
Et dans les nids des tourterelles.
Tout le monde choisi a su ces quatre vers. Si Voiture ou Sarazin ressuscitoient, ils voudroient les avoir faits. Cependant, Mademoiselle, la mauvaise opinion que j'ai des amants ne diminue rien de l'admiration que j'ai pour vos beaux vers. M. de M.... a trop bon goût pour y avoir rien changé. Il me les a montrés écrits de votre main sans une seule rature, et je les ai copiés de la mienne sans y rien changer; mais je prendrai pourtant la liberté de vous avertir de la juste signification d'un mot que vous avez sans doute employé sans y penser, afin qu'il n'y ait pas la moindre imperfection à ce que vous écrirez. Voici de quoi il s'agit: vous confondez deux mots, avant et devant, et il ne les faut pas confondre. Vous parlez juste quand vous dites:
Faut-il avant sa mort que tant de fois je meure.
Mais quand vous dites au dixième vers:
Et devant le trépas ne me fais pas mourir,
cela n'est pas juste. Dans les règles, il faudroit refaire le vers, et mettre avant au lieu de devant. On dit aller au devant de quelqu'un, ou il demeure devant ma porte; mais pour marquer précisément un temps, on dit, par exemple, avant que je fusse née, avant qu'il arrivât, et non pas devant.