Dans une lettre adressée, suivant toute vraisemblance, à M. de Pomponne, et dont malheureusement nous n'avons pu recueillir que ce trop court passage, elle s'exprime ainsi: «Souvenez-vous, Monsieur, que j'ai commencé d'être connue des gens par l'hôtel de Rambouillet, et en suis sortie par l'hôtel de Nevers et l'hôtel de Créqui[ [52]

Georges de Scudéry avait réuni en 1649 ses Poésies diverses, et, pour se poser en homme sérieux, il s'excusait ainsi, dans l'Avis au lecteur, de ce que ce volume renfermait pour la dernière fois des vers d'amour: «Ce n'est pas que j'aie encore besoin de beaucoup de poudre pour cacher la blancheur de mes cheveux, ni que ma vieillesse soit décrépite. Mais enfin, j'ai quarante-huit ans, et ma première maîtresse n'est plus belle, etc.» Admis à l'Académie l'année suivante, il gardait auprès de lui, avec une sollicitude jalouse, sa sœur Madeleine, qui lui rendait en collaboration utile et discrète[ [53] ce qu'elle recevait de lui comme notoriété, comme crédit auprès du public et des libraires, profitant ainsi, avec sa réserve ordinaire, du bruit fait autour d'un nom qui était aussi le sien. Cependant, on la voit prendre parti pour son compte dans la querelle des sonnets de Job et d'Uranie, où elle tient pour Uranie avec la duchesse de Longueville[ [54]. Dans la guerre de la Fronde, qui éclata presqu'en même temps, les Scudéry embrassèrent avec plus d'ardeur encore, et aussi avec plus de péril, le parti du grand Condé et de la belle duchesse. Tandis que le frère se compromettait pour les intérêts de M. le Prince, au point d'être obligé de se cacher[ [55], puis de quitter Paris, la sœur, animée d'un dévouement non moins chaleureux, consacrait sa prose et ses vers à la défense des deux grands personnages dont la cause se confondait dans son esprit avec le patriotisme lui-même. Car les sentiments monarchiques, qui lui étaient communs avec l'immense majorité de la nation, ne l'empêchaient pas de dire, avec un accent ému rare à cette époque: «L'amour de la patrie est bien avant dans mon cœur[ [56].» Sur ce chapitre, elle pensait, comme Mlle de Gournay, à la vieille françoise, et l'on voit, par exemple, dans une lettre à Conrart[ [57] qu'elle n'entendait pas raillerie lorsqu'il s'agissait de la vertu de l'héroïne que Chapelain s'apprêtait à chanter.

«Mme de Longueville, dit Tallemant, à propos du dévouement des Scudéry dans cette circonstance, n'ayant rien de meilleur à leur donner, leur envoya de son exil son portrait avec un cercle de diamants; il pouvoit valoir douze cents écus.» Une lettre inédite que nous possédons confirme et les services rendus et la reconnaissance de la duchesse. «Je ne prétends pas, écrivait-elle à Scudéry, de Moulins, le 29 août (1654), que le petit présent que je vous ai fait vous montre toute ma reconnoissance, je prétends seulement qu'il vous la marque, et qu'en vous faisant souvenir de moi il vous remette dans la mémoire une personne qui a gravé dans la sienne ce que vous avez fait pour elle, et qui, n'étant pas née tout à fait bassement, ne peut être aussi touchée de votre générosité sans souhaiter qu'une meilleure fortune lui fournisse les occasions de contribuer à rendre la vôtre proportionnée à votre mérite.... Je vous prie que Mlle de Scudéry sache par votre moyen que je conserve pour elle toute l'estime qu'elle mérite.»

Mais ce dévouement, cette admiration des Scudéry pour les Condé—le glorieux auteur d'Alaric n'aurait pas parlé autrement—se révélaient d'une manière encore plus éclatante dans un roman qui faisait alors beaucoup de bruit et qui, sans inaugurer un genre tout à fait nouveau, passait du moins pour en être le modèle le plus accompli. Artamène ou le Grand Cyrus avait paru en dix parties ou volumes, publiés depuis le commencement de 1649 jusqu'à la fin de 1653, sous le nom de M. de Scudéry, gouverneur de Notre-Dame-de-la-Garde. C'était, ainsi que le proclamaient, dans tout le cours de la publication, les dédicaces, les portraits, les chiffres, les illustrations des volumes, une glorification perpétuelle de la maison de Condé. Mme de Longueville figurait en tête et à la fin de l'ouvrage dont les diverses parties lui étaient adressées, au fur et à mesure de leur apparition, par Mlle de Scudéry, soit à l'hôtel de Longueville et à celui de Condé, soit à Stenay et à Montreuil-Bellay, partout où les portait la bonne et la mauvaise fortune. Tout le monde, à commencer par les intéressés eux-mêmes, reconnaissait, sous des noms persans, mèdes, assyriens, le vainqueur de Rocroy et de Lens dans Cyrus; sa sœur dans la blonde Mandane, douce et fière à la fois; les lieutenants du prince dans les guerriers d'Asie qui accompagnaient le héros persan; les beautés célèbres de la cour d'Anne d'Autriche dans les belles dames des cours d'Ecbatane, de Sardes, de Babylone; l'hôtel de Rambouillet dans le palais de Cléomire, enfin dans Sapho, cette fille savante, aimable et sage de Mytilène, «dont la beauté n'étoit pas sans défauts, ni le teint de la dernière blancheur, mais généreuse, désintéressée, fidèle dans ses amitiés, à la conversation si naturelle, si aisée et si galante,» Mlle de Scudéry elle-même qui, entre les divers noms sous lesquels ses contemporains la désignèrent,—Philoclée dans le Royaume de coquetterie de l'abbé d'Aubignac, Polymathie dans le Roman bourgeois, la bergère Acacie dans des vers de Conrart, Artélice dans l'Eurymédon, Daphné dans Mme de la Suze, la docte Sophie dans Somaize, etc., etc.,—choisit et adopta définitivement celui de Sapho qui lui est resté.

Déjà en 1641, avant le voyage de Marseille, avait paru un premier roman: Ibrahim ou l'Illustre Bassa, sous le nom de Scudéry qui, deux ans après, en avait fait une tragi-comédie, déclarant hardiment dans la Préface, «qu'il avoit été trop heureux en roman pour ne pas l'être en comédie.» On y trouve deux épisodes que reprirent depuis les historiens et les dramaturges: celui du comte de Lavagne (conjuration de Fiesque), et celui de Mustapha et Zéangir. Guéret, dans son Parnasse réformé, insinue que Georges n'en était pas l'auteur; et Tallemant s'exprime d'une manière encore plus positive dans son Historiette des Scudéry: «Elle a fait une partie des harangues des Femmes illustres[ [58] et tout l'Illustre Bassa.» Segrais, de son côté, dit qu'avant l'Illustre Bassa Mlle de Scudéry avait beaucoup contribué aux tragédies de son frère. Il est certain, comme nous l'avons déjà indiqué, qu'il y eut de bonne heure entre le frère et la sœur une collaboration à laquelle chacun d'eux trouvait son compte. C'était chose sous-entendue dans leur entourage littéraire le plus intime. Par exemple, Balzac, dans sa Correspondance[ [59], charge Conrart de remercier Scudéry de l'envoi du Grand Cyrus; mais, en disant: «J'ai déjà été régalé du 9e volume», il ajoute: «Je vous demande un compliment de votre façon pour M. et Mlle de Scudéry.» «Ceux qui la connoissoient un peu, dit encore Tallemant, virent bien dès les premiers volumes de Cyrus que Georges ne faisoit que la préface et les épîtres dédicatoires. La Calprenède le lui dit une fois en présence de sa sœur, et ils se fussent battus sans elle.» Et plus loin: «Quand Scudéry corrigeoit les épreuves des romans de sa sœur, car par grimace il faut bien que ce soit lui, s'il reconnoissoit quelqu'un, d'un trait de plume aussitôt il le défiguroit, et de brun le faisoit noir.»

Dans cette collaboration, M. Cousin donne ainsi la meilleure part à Mlle de Scudéry: «Selon une tradition fort vraisemblable, ils composaient de la manière suivante. Ils faisaient ensemble le plan: Georges, qui avait de l'invention et de la fécondité, fournissait les aventures et toute la partie romanesque, et il laissait à Madeleine le soin de jeter sur ce fond assez médiocre son élégante broderie de portraits, d'analyses sentimentales, de lettres, de conversations. S'il en est ainsi, tout ce qu'il y a de défectueux dans le Cyrus viendrait du frère, et ce qu'il y a d'excellent et de durable serait l'œuvre de la sœur[ [60]

Peut-être ne faut-il voir là qu'une exagération en sens contraire de l'opinion primitivement reçue. Car il y a eu réaction dans les jugements des littérateurs et des bibliographes[ [61], quant aux ouvrages d'imagination portant le nom de Scudéry. Après avoir tout attribué au frère, on veut maintenant donner tout à la sœur. La vérité ne serait-elle pas entre ces deux extrêmes? Ainsi, lorsqu'on se rappelle que Scudéry avait servi, et qu'on le voit, en toute circonstance, se piquer de ses connaissances dans l'art militaire, il est difficile de croire que les épisodes de guerre, où se complaît l'auteur du Cyrus, et où M. Cousin a reconnu les relations les plus exactes, les plus techniques du siége de Dunkerque, des batailles de Lens et de Rocroy, du combat de Charenton, etc., ne soient pas l'ouvrage du soldat romancier dont le nom figure partout, sur le titre et dans les dédicaces de l'ouvrage.

Depuis quelque temps, Mlle de Scudéry voyait chez son ami Conrart un avocat de Castres établi à Paris, protestant comme celui-ci, pourvu comme lui d'une charge de secrétaire au Conseil, et qui travaillait sous ses auspices à la Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise. C'était un petit homme disgracieux de taille et de visage, qui, selon le mot de Guilleragues répété par Mme de Sévigné, abusait de la permission qu'ont les hommes d'être laids. Mais, en le dédoublant, disait encore la spirituelle marquise, on trouvait une belle intelligence et une belle âme. Également propre à la société, aux lettres et aux affaires, sous un extérieur qui paraissait repousser la sympathie, il cachait le don de la ressentir et de l'inspirer. C'est par là que devait être prise Mlle de Scudéry, à peine moins maltraitée au point de vue des avantages extérieurs, mais, c'est Ménage qui l'affirme, plus capable d'aimer fortement que Pellisson lui-même. Ainsi commença une de ces amitiés célèbres, bien voisines de l'amour[ [62], qui en eut les vicissitudes, les jalousies, les petitesses et les grandeurs, et dont il est parlé si longuement, comme par un auteur plein de son sujet, au tome X du Grand Cyrus.

Pellisson rencontrait Mlle de Scudéry chez des amis communs, mais il n'osait aller chez son frère, car celui-ci lui en voulait, dit Tallemant, «parce qu'il ne l'avoit pas mis dans sa Relation de l'Académie.» Aussi, dans ce dernier volume du Cyrus, qui parut en décembre 1653, il est question d'un frère de Sapho, Charaxe, qui s'oppose à la liaison de sa sœur et de Phaon. D'ailleurs, nous avons vu qu'il la gardait presque en charte privée. De là, un nouveau grief qu'il faut aussi entendre raconter à Tallemant. «M. de Grasse[ [63] donnoit à dîner à la demoiselle, à Conrart et à quelques autres; Conrart trouva Pellisson en chemin et l'y mena. Le lendemain, le petit prélat, qui n'étoit point averti, rencontre Scudéry à l'hôtel de Rambouillet et lui dit, entr'autres choses, que Mademoiselle sa sœur avoit amené M. Pellisson dîner chez lui, et lui dit mille biens de ce garçon. Le soir, Scudéry pensa manger sa sœur[ [64]

Cependant, lorsque l'auteur des Historiettes ajoute: «Elle avoit pris le samedi pour demeurer au logis, afin de recevoir ses amis et ses amies[ [65],» il ne faut pas croire qu'elle ait attendu pour cela sa séparation d'avec son frère. Dès 1653, les Samedis se tenaient, soit au logis commun du frère et de la sœur, vieille rue du Temple[ [66], soit chez Mlle Boquet ou Mme Aragonnais, leurs voisines. Dès lors aussi, Mlle de Scudéry faisait les honneurs de cette réunion; elle tenoit maison, dit expressément le Cyrus. C'est à ce logis de la vieille rue du Temple que se rapporte la description du roman[ [67] et aussi la visite racontée par Ménage: «Mme de Montbazon vint un jour me voir et m'emmena avec elle dans son carrosse pour aller avec elle à la promenade. Quand nous fûmes montés,—Où irons-nous, me dit-elle?—Allons voir, lui dis-je, Mlle de Scudéry. Elle n'avoit jamais été chez elle. Étant arrivés, nous entrâmes dans la salle. Mlle de Scudéry étoit dans une chambre au-dessus. Sa vieille étant montée aussitôt pour l'avertir: Mademoiselle, lui dit-elle, venez vite; M. Ménage est là avec la plus belle femme de France[ [68]