Enfin, j’ai le bienheureux papier, et l’entôlé qui, en sa qualité d’anarchiste, n’entre pas au Kremlin et n’a pas envie d’y entrer, émet en riant l’hypothèse que je pourrais bien ne pas revenir. Il tient à m’accompagner jusqu’à la porte et me dit un au revoir, ému. Au premier guichet, je montre mon « propuska », on me donne un papier rose et je franchis deux barrages de soldats ; me voilà dans la place.

Je passe sous la tour où se trouve la grosse horloge qui sonnait, dit-on, l’Internationale, au début de la Révolution.

Dans une rue à droite, la maison de Lounatcharsky, très originale, est peinte en vert, celle de Trotsky a moins de caractère ; elle est peinte en rose. Que de tristesses dans ces rues désertes ; sur une petite place, devant une chapelle, des soldats font l’exercice ; là-bas, sur la fameuse terrasse d’où Napoléon a contemplé Moscou en flammes, des enfants jouent au ballon. De temps en temps, un employé, misérablement vêtu, passe devant moi et disparaît bientôt dans une porte.

Je parcours la terrasse magnifique ; pas de banc, mais, devant le Palais de Lénine, il y a un chantier de bois où travaillent nonchalamment deux ouvriers ; je m’assieds sur une poutre. Le soleil radieux fait scintiller les coupoles dorées des chapelles ; les murs du Palais de Lénine, éclatants de blancheur, renvoient une lumière crue.

Rien n’est éternel. Autrefois, cette terrasse grandiose était pleine de dames frou-froutantes à la cervelle d’oiseau. Elles papotaient, intriguaient, flirtaient avec des hommes aussi futiles qu’elles, et le bonheur de tout ce monde était fait du malheur de millions d’ouvriers et de paysans.

C’était pour eux que l’ouvrier menait la vie triste de l’usine, travaillant sans espoir du seuil de l’adolescence, à la décrépitude finale. C’était pour eux que les paysans vivaient comme des bêtes, sans un rayon de culture intellectuelle pour illuminer leur existence. Enfin, le cataclysme est venu qui a tout balayé et il n’y a plus que cet abandon.

Evidemment, les révolutions ne sont pas belles. C’est une utopie que d’y chercher une régénération des hommes à leur feu purificateur. Ils sont ici ce qu’ils sont partout et j’ai retrouvé leurs égoïsmes, leurs duretés, leurs petitesses ; le sol tremble encore et pourrait bien les engloutir ; on dirait qu’ils ne s’en doutent même pas.

Quant à moi, je me sens comme une étrangère, aussi mon imagination franchissant les distances me transporte-t-elle à Paris. Là-bas, c’est la petite vie, ici aussi, décidément il n’y a rien qui vaille la peine en ce monde.

J’ai visité le palais impérial qui a été transformé en musée. Dans des vitrines, les vêtements des anciens tsars, leurs bijoux et leurs couronnes enrichies de diamants. On dit que ces diamants sont faux, je n’ai pas le moyen de le savoir.

Les vastes pièces sont très proprement tenues, les parquets soigneusement cirés. Seule une odeur insupportable de harengs grillés, la cuisine du concierge sans doute, jette le trouble ; elle rappelle que le peuple a pris possession du palais après en avoir chassé les empereurs.