De mes marchandises il ne me reste que le cahier ; c’est en vain que je l’ai offert, personne n’en a voulu ; « Ia nié pichou », je n’écris pas ; telle a été la réponse générale. J’en ai conclu que le Gouvernement des Soviets a encore beaucoup à faire pour la culture du prolétariat.
Le camarade a vendu cinquante mille roubles son pantalon de soldat, nos porte-monnaie sont pleins d’argent. Allons à la « stolovaïa » dis-je enthousiasmée. Mon camarade se décide, mais je lui fais l’effet du démon tentateur toujours prêt à entraîner dans le péché la pauvre humanité.
Ce qui me met du baume dans le cœur, c’est que j’entrevois de futures visites au marché. Toutes les semaines je touche des cigarettes, des allumettes ; j’ai l’espoir de toucher un savon ; j’irai vendre tout cela, et même au besoin un costume tailleur, j’en ai deux ; la petite montre que j’ai achetée à Berlin. Avec l’argent je pourrai me payer à l’infini des cacaos avec des petits pains à la crémerie de la Tverskaïa. Je me sens prise du génie de la spéculation !
Tout de même, j’ai hâte de partir ; mon inaction me pèse ; elle fait que les conditions matérielles de la vie tendent à occuper la place prépondérante dans mon esprit ; et j’ai dit combien elles sont mauvaises. Je souffre du froid. Il y a bien le chauffage central au « Luxe », mais on ne chauffe qu’un jour sur trois. J’ai pu obtenir de troquer mon caoutchouc satiné contre un manteau d’hiver. Après avoir passé par un certain nombre de bureaux, j’ai obtenu le sésame qui m’a ouvert les « Galeries Lafayette » de l’Hôtel Luxe. Ce n’est pas grand. Il y a là, accrochés à des penderies, des vêtements pour hommes et dames. Mon ex-fils le dictateur s’est déjà fait habiller ; il est tout fringant dans son complet noir. Je choisis un manteau de gros drap ; il est terriblement lourd et je suis écrasée, mais au moins je n’ai plus froid.
Les quelques camarades avec qui je pouvais causer un peu s’en vont un à un, et moi je reste. Je remue ciel et terre pour qu’on me donne mon passeport ; enfin, un soir, on m’annonce que je pars le lundi suivant. Je n’ose y croire, on a remis déjà quatre ou cinq fois mon départ.
— Non, me dit le camarade, cette fois vous partez pour de bon ; la personne à qui on a promis de donner votre passeport est de celles qu’on ne berne pas.
— Qui donc est-ce ?
— Trotsky.
— Ah !
En effet, le samedi on me remet mon passeport et le lundi matin je vais au « Komintern » toucher l’allocation pour le voyage. Dans l’antichambre, je trouve le commissaire qui m’a fait à X… des promesses qui ne se sont pas réalisées. Il commence par me reprocher mon départ ; la Russie a besoin de médecins, je dois rester. Ensuite, il trouve à redire à ma casquette d’homme : « La femme, dit-il, ne doit pas ressembler à l’homme, elle a une mission de charme », etc. Je suis atterrée. Faut il avoir fait trois mille kilomètres pour retrouver les clichés des esprits rétrogrades de Paris. Et moi qui m’imaginais la Russie tellement avancée que j’avais peur de ne pas l’être assez.