Je quittai Vienne avec regret; la princesse Bagration était si séduisante, sa conversation si spirituelle! Je craignais de ne plus rencontrer une telle personne. Je partis cette fois avec un domestique allemand qui parlait français. Dieu! avant d'arriver à Vienne, que de scènes amusantes et impatientantes. Ne sachant pas l'allemand, ne pouvoir vivre que par signes; obligée, quand vous vouliez un œuf, d'imiter la poule! du lait, imiter la vache; faire les gestes de la femme qui bat le beurre. De la viande? Mon oncle se chargeait d'imiter le bœuf, le mouton. Je riais à en être malade! Et, pour payer, nous leur tendions la main remplie de ducats; ils y puisaient tant qu'ils voulaient! Et ils voulaient beaucoup! Voyager en poste est une dérision. J'avais beau dire au postillon: «Cours vite, je suis pressée.» Je leur faisais signe que j'avais faim, ou que j'étais indisposée. Rien! le petit trot, ni plus, ni moins. Ah! les entêtés, je les aurais battus. Des auberges à cette époque détestables. Mon pauvre Paris, combien je le regrettais, et combien je maudissais l'ambassadeur! Et pourtant nous voyagions dans un pays magnifique. (A parler de l'Allemagne, quelques jolies descriptions sur ce beau pays.)
Nous arrivâmes en Pologne, à Vilna. On sut mon arrivée; le gouverneur me rendit visite et me pria à dîner pour le lendemain. Il y eut soirée, une réunion nombreuse, des femmes ravissantes: les Polonaises sont si gracieuses! Je voulus bien dire quelques vers. La politesse me fit un grand succès. On voulut me remercier de ma complaisance et voilà tout; on m'entoura de mille soins, d'empressement; on me fit des éloges inouïs. Je pris tout cela comme je le devais. Toute fatiguée, j'avais accepté cette invitation et l'on me remerciait. Malgré l'enthousiasme poli, j'étais fort heureuse de rentrer à mon hôtel, d'y prendre quelques heures de repos et de me remettre en route. J'avais hâte d'arriver à Saint-Pétersbourg. (Parlez là de Vilna.)
SAINT-PÉTERSBOURG
Soirée chez la grande-duchesse Catherine, sœur de l'empereur Alexandre et mariée au duc d'Oldenbourg.
Fête chez le comte Strogonoff, vieillard charmant, adorant les artistes, et manifestant son enthousiasme par des éclats de rire. Amélie, sœur de l'impératrice, assistant à cette fête et me couronnant elle-même. Le lendemain, reçu du comte Strogonoff un fil de perles fines attachées pour la couronne offerte à Melpomène-George.
Le prince de Wurtemberg, frère de l'impératrice mère, se présentant comme son valet de chambre, et me priant d'accepter une bague en diamants magnifique et une bourse comme les bourses de quête en velours rouge et or, remplie de louis.
PARTIE DE SAINT-PÉTERSBOURG 28 JANVIER 1813.—FINLANDE.—VIBORG.
Après tous ces désastres, pour rien au monde je ne serais restée loin de mon cher pays. Malgré les offres les plus brillantes, rien ne put me retenir. Je perdais ma pension; pour moi, cette considération était trop peu de chose pour me retenir un jour de plus. J'ai eu tort! J'avais tant souffert pendant le temps de guerre! Je dois le dire pourtant au milieu de ce désastre qui devait réjouir les Russes, on me traitait avec une indulgence vraiment inouïe. Les Français étaient obligés d'illuminer, quand l'armée russe remportait des victoires de climat. Moi, qui demeurais sur la promenade la plus fréquentée, je fermais tout pour rendre mes croisées aussi noires et aussi tristes que mon pauvre cœur. On en fit le rapport à l'empereur qui eut la générosité, loin de m'en faire un crime, de répondre: «C'est d'une bonne française. Laissez-la faire. Je ne lui ferai pas visiter la Sibérie pour cela!» Nous partîmes donc, je dis nous. Je voulais passer par la Suède, m'arrêter à Stockholm. Je fus suivie par une partie de la troupe: Duparcy, Varenne, Vedel, Mainvielle, sa femme, etc. Quel voyage! Deux maigres pauvres bêtes qui ont toutes les peines à vous traîner. Vous passez deux ou trois heures dans cette confortable position. Pour vous remettre, vous arrivez: rien à boire ni à manger. Là, il faut reprendre un petit traîneau à roues seulement, devant marcher sur terre. Je pars, toujours avec ma sœur et un petit postillon de huit à dix ans. Nous partons avant tout le monde, comme toujours. Nous étions intrépides. Mais, à quelques portées de fusil, au milieu de rochers de granit, ce qui est vraiment admirable, des rochers de chaque côté, rochers immenses, d'une hauteur énorme (A toi, cher Valmore, la description.) nous voyons déboucher quelques jolis loups manifestant l'aimable intention de venir nous saluer. Ah! cette fois, la frayeur nous gagne. Nous disons au postillon: «Retourne.» Bah! il va toujours son chemin. Ma sœur s'attache à la ceinture de cette petite brute entêtée; elle saute en bas, se bat avec le petit bonhomme...
Voyager, quand la glace existait encore, dans de petits traîneaux très bas où l'on avait peine à tenir deux. Quelquefois nous faisions deux lieues sur les glaçons. Nous apercevions l'eau qui courait dessous les glaçons, tant ils étaient minces. Moi, j'étais toujours avec ma sœur. Nous bravions les dangers (et ils étaient grands, je vous prie de le croire, chers lecteurs) par des éclats de rire qui indignaient notre suite. Nous partions du fou rire en nous regardant. Nous étions si drôlement costumés, de grosses bottes de laine, des bonnets de vison, des robes ouatées de telle manière que nous avions l'air d'être ficelées comme de gros saucissons de Bayonne et, pour notre commodité, nous ne nous séparions jamais d'un énorme sac dans lequel j'avais fourré toutes mes pierreries et mon argent. J'avais attaché cet énorme sac au bras de ma sœur. Elle ne pouvait jamais s'en séparer, et, comme elle était et est beaucoup plus petite que moi, elle était vraiment grotesque. En la regardant, j'avais des rires à mourir, et elle, furieuse, voulait jeter son sac sur la route si je continuais Ah! le bon temps de joie, de jeunesse, de sans soucis! Que vous êtes regrettable et que vous passez vite! Et dire que c'est fini et que cela ne peut pas revenir.