«Dans cette Christine, à vingt ans, à soixante, et passant par toutes les phases de l'autorité, de l'abdication, du meurtre et de la vengeance, de la jeunesse et de l'amour, Mlle George déploya des ressources infinies: elle avait le sourire et la fureur, elle était reine, elle était femme, elle était le châtiment, elle était le règne et l'abdication. Ces drames nouveaux d'un art qui ne savait pas s'arrêter, et qui ne demandaient pas moins de quatre ou cinq heures d'un zèle infini, trouvèrent Mlle George au niveau d'un si pénible et douloureux labeur. Rien ne pouvait lasser son courage! Elle était toujours prête, et d'un pas infatigable elle traversait ces émeutes, ces passions, ces douleurs, ces désespoirs, ces grandes batailles qui tenaient son peuple attentif.
«Certes, le temps n'était plus des rôles d'un instant, des tragédies où deux ou trois scènes suffisaient à la popularité du comédien. Rodogune, Athalie et Clytemnestre, à elles trois, ne représentaient pas la peine et le labeur de la seule Marie Tudor.
«Par ce rôle implacable de Marie Tudor, Mlle George s'empara, triomphante, du génie et de la volonté de M. Victor Hugo, maître absolu des esprits et des âmes. M. Victor Hugo avait donné le rôle de doña Sol et la Thisbé à Mlle Mars. M. Victor Hugo avait fait pour Mme Dorval le rôle de la Catarina. Il écrivit pour Mlle George ces crimes, ces pitiés, ces douleurs. Marie Tudor et Lucrèce Borgia! deux mémoires impérissables! Était-elle assez terrible sous les traits de la sanglante Marie! Était-elle assez pardonnable à l'heure où Lucrèce Borgia se rappelle qu'elle est mère! C'était bien la femme «habile à passionner la foule par le grand et par le vrai», telle que le poète l'avait rêvée...
«L'éloge est superbe et surtout partant d'une telle bouche. «Ah! tu le prends ainsi. Ah! ton amant! Que m'importe ton amant? Est-ce que toutes les filles de l'Angleterre vont vous demander compte de leurs amants à cette heure? Pardieu! je sauve le mien comme je peux et aux dépens de tout ce qui se trouve là!» Ainsi parlant elle était féroce et touchante à la fois.
«Même admiration du poète et même reconnaissance aussi, pour Lucrèce Borgia. Lui seul, M. Victor Hugo, il était le juge absolu de la façon dont s'accomplissaient ses grands rêves, et le lendemain de ces grandes batailles, mieux que la critique elle-même, il se rendait compte de l'effet produit par ses comédiens...
«Elle fut admirable aussi, mais la pièce était difficile à faire vivre, dans cette Maréchale d'Ancre, que M. Alfred de Vigny avait trouvée en ses jours de colère. En même temps, elle acceptait, vaillante, avec joie, avec orgueil, tous les drames de la nouvelle école; elle était un jour la Brinvilliers, elle était le lendemain la reine Caroline d'Angleterre; ou bien, si parfois elle s'arrêtait dans ces sentiers de ronces et de lauriers poétiques, la voilà qui redevenait lady Macbeth, Agrippine, Athalie et Rodogune. Elle a joué la Clytemnestre et l'Agrippine de Soumet, elle n'a pas dédaigné les drames de M. Arnault. C'était un talent souple, abondant, une imagination féconde, et tant de vaillance unie à tant d'invention; jamais lasse et toujours prête! Un soir, elle défia, en son propre champ clos, Mlle Rachel, dans tout l'éclat de la vie, à l'apogée ardente de son talent. Elle jouait Clytemnestre, Mlle Rachel Ériphyle. Après les premières courtoisies, quand ces deux rivales d'un instant, Mlle Rachel à son apogée et Mlle George à son déclin, se furent bien étudiées l'une et l'autre, on les vit, par un accord tacite, réunir, chacune de son côté, toutes ses forces, et lutter franchement à qui l'emporterait dans l'admiration de cet auditoire attentif. On vit alors l'élève de Mlle Raucourt, rappelant à soi toute sa beauté superbe, et, de ce grand geste et de sa voix souveraine, écraser la frêle Ériphyle, et celle-ci se débattre en vain contre cette force et cette puissance irrésistibles. Grande lutte, et mémorable entre toutes! Mais la Clytemnestre arrivait au bout de son sentier; sa tâche était accomplie; elle disait comme le vieux lutteur de Virgile: «Voici mon ceste et mon disque; et toutes les armes de mes luttes passées!»
«Certes disparaître après ce grand triomphe, après avoir forcé sa jeune et malheureuse rivale de l'applaudir publiquement, voilà un cinquième acte inattendu, inespéré dans cette tâche illustre qui comprend plus d'un demi-siècle de combats, de succès et de labeurs.
«J. Janin.»