LES BROHAN

Brohan (Joséphine-Félicité-Augustine), femme d'Edmond de Gheest.—Née à Paris le 2 décembre 1824.—Débute le 19 mai 1841.—Sociétaire le 1er février 1843.—Retraitée le 1er janvier 1868.—Morte à Paris, rue Lord-Byron, no 5, le 15 février 1893.

Brohan (Madeleine), mariée à Mario Uchard le 7 juin 1873—Née à Paris le 21 octobre 1833.—Engagée le 1er septembre 1850.—Débute le 15 octobre 1850.—Sociétaire le 1er janvier 1852.—1855 en Russie.—Retraitée le 1er mai 1885.

Augustine Brohan, dans sa carrière de comédienne, a surtout personnifié l'esprit. Il était impossible de se montrer plus spirituelle, plus incisive, plus mordante dans l'interprétation des soubrettes de Molière. Elle était encore admirable dans Rosine du Barbier de Séville, dans Suzanne du Mariage de Figaro. Elle eut dans son temps une très grande action sur le public.

Sa sœur, Madeleine, était merveilleusement belle, lorsqu'elle débuta au Théâtre-Français, et parut dans les Demoiselles de Saint-Cyr et les Contes de la Reine de Navarre. Elle avait hérité de l'esprit de la famille, et devint une comédienne de grande allure. On se rappelle sa haute distinction, son ton persifleur de grande dame dans le rôle de la Duchesse de Réville, du Monde où l'on s'ennuie, et dans la marquise d'Humières, de l'Étrangère de Dumas.

J'étais encore un gamin lorsque, au moment de la reprise des Demoiselles de Saint-Cyr sous la direction d'Arsène Houssaye (8 septembre 1851), j'eus la bonne fortune de déjeuner à Monte-Christo, chez Alexandre Dumas, avec Mmes Augustine et Madeleine Brohan, Arsène Houssaye, et Mme Isabelle C..., qui était alors l'amie de Dumas.

A cette époque, je commençais à aller au Théâtre-Français. C'est alors que j'entendis Tartufe, le Misanthrope, les Précieuses ridicules, Mademoiselle de Belle-Isle, les Demoiselles de Saint-Cyr, Cinna et Diane (19 février 1852), avec Rachel.

Alexandre Dumas me donnait de temps à autre une lettre pour le secrétaire général du théâtre, Verteuil, et j'allais demander des places, que j'obtenais sans difficulté d'ailleurs. Dumas ne manquait jamais de me dire: «Avant de remettre ma lettre, n'oublie pas de caresser la levrette de Verteuil. Il l'aime comme un fou. Si la levrette te fait bon accueil, tu auras de lui tout ce que tu voudras.»—Je partais avec ma petite frimousse d'enfant, ma petite veste de velours, la lettre de Dumas dans ma poche. Je me faisais conduire au cabinet de Verteuil. Après avoir salué, et avant de remettre ma lettre, je m'écriais en voyant la levrette couchée sur un fauteuil: «Oh! la jolie bête! Comme elle est gentille! Est-ce qu'on peut la caresser?» Verteuil, ému, répondait: «Je crois bien qu'on peut la caresser! Elle est si douce! Elle est si bonne!» Et il exaltait toutes les qualités, toutes les vertus de sa chienne. Il me disait que les chiennes étaient meilleures, plus fidèles que les femmes; et moi, qui n'avais alors que dix à douze ans, je trouvai» ces discours un peu obscurs et sans portée. Après avoir joué avec la chienne, je donnais ma lettre, et Verteuil me disait d'un air attendri: «Alors, mon petit ami, c'est deux fauteuils que vous voudriez?—Oui, monsieur, pour ma mère et pour moi.—Eh bien, mais, est-ce que vous n'aimeriez pas mieux une bonne loge?—Oh! je crois bien, monsieur; je serais bien content.»—Et Verteuil me remettait le coupon de la loge.

Il en allait ainsi au Théâtre-Français, en 1852. On était heureux d'offrir une loge, car le théâtre ne faisait recette que les soirs où jouait Rachel. Les lendemains, il n'était pas de bon ton d'aller à la Comédie-Française. Et les artistes d'alors s'appelaient Geffroy, Samson, Provost, Régnier, Monrose, Brindeau, Maillard, Augustine Brohan, Madeleine Brohan, Nathalie, Judith, Bonval, etc. C'est M. Perrin qui a appris au public à venir au Théâtre-Français. Il a été un directeur incomparable à la Comédie, comme il l'avait été à l'Opéra. Les sociétaires d'aujourd'hui récoltent ce qu'il a semé; ils lui doivent une fameuse reconnaissance. Leurs aînés de 1850 n'ont pas connu d'aussi belles recettes; ils jouaient devant une salle à peu près vide.

Puisque j'ai parlé des Brohan, ma pensée se reporte involontairement vers leur adorable nièce, Jeanne Samary, qu'une mort cruelle a enlevée en 1890, en pleine jeunesse, en pleine floraison de talent et de beauté.