(Je vous donne crûment ces détails, parce que vous m'avez dit de tout mettre sur le papier, bien bonne madame Valmore. J'obéis. Comment pourrez-vous vous en tirer? Vous seule êtes capable de faire passer des détails aussi épineux. Par exemple, pouvez-vous dire que le sommeil de l'empereur était aussi calme que celui d'un enfant; sa respiration douce; que son réveil était charmant et avait le sourire sur les lèvres; qu'il reposait sa noble et belle tête sur mon sein et dormait presque toujours ainsi, et que, toute jeune que j'étais, je faisais des réflexions presque philosophiques, en voyant ainsi cet homme, qui commandait au monde, s'abandonner tout entier dans les bras d'une jeune fille? Oh! il savait bien que je me serais fait tuer pour lui.
Tous ces détails pour vous, mon cher Valmore; je serais confuse si votre cher fils les lisait. L'amour de l'empereur était doux. Jamais de dévergondage dans les moments les plus intimes. Jamais de paroles obscènes. Des mots charmants «M'aimes-tu, ma Georgina? Es-tu heureuse d'être dans mes bras? Moi, je vais dormir aussi.» Tout cela est vrai, mais comment le dire? Vous avez le secret de faire comprendre délicatement; moi, je ne suis qu'une brute, plus, fortement encore quand je suis dominée par l'absence d'argent, ce qui m'arrive bien souvent, et surtout en ce moment où je rage contre ceux qui en ont et qui le gardent.)
On vint donc à neuf heures du matin me chercher. Il faisait beau, mais froid. Je passai une douillette—à cette époque, c'étaient les douillettes—en soie blanche et ouatée, des souliers en satin noir: les bottines étaient inconnues; on avait tort; c'est joli et très commode; puis je jette sur ma tête un voile d'Angleterre. Étais-je assez étourdie de m'en aller, au mois d'octobre, la tête nue?
—Mais, mademoiselle, me dit Clémentine, mettez donc un chapeau. En voici un qui vous va si bien.
—Vous trouvez? Moi, je trouve que j'ai l'air d'une marquise endimanchée. Je n'en veux pas. D'ailleurs, le Consul veut me voir au soleil. Eh bien! il me verra; je ne lui déguiserai rien de mon visage.
Nous voilà arrivés à Saint-Cloud; on fait arrêter la voiture derrière le mur qui donne sur Sèvres. Constant descend et revient plus d'un quart d'heure après me dire:
—Je me suis trompé; le Consul est furieux contre moi et m'a dit: «Imbécile, j'attends depuis une heure.» Le Consul avait un fusil, qui laissait croire qu'il chassait. «Allez m'attendre au Butard. Je rentre me changer et j'arriverai aussitôt que vous. Seulement, je ne ferai pas la route avec elle, grosse bête que tu es.» (Ceci m'a été raconté mot pour mot par Constant.)
J'arrive donc effectivement la première. J'entre dans un pavillon situé au milieu du jardin ou plutôt du petit bois. Je trouve un bon feu d'abord, puis un déjeuner servi. Le Consul arrive dix minutes après, à cheval et suivi de quatre aides de camp: le général Caulaincourt, Junot, Bessières et Lauriston, qui m'a bien souvent parlé de cette matinée.
(C'est à vous, mon bon Valmore, de savoir si Lauriston y était à cette époque.) Lauriston m'aurait donc menti? Mais je ne le pense pas. Pour Junot et Caulaincourt, c'est certain; Bessières aussi. Mais je n'en suis pas aussi sûre.
Le Consul entra seul et me dit: