—Vous êtes un diplomate trop jeune, vous ne savez pas encore mentir; cela viendra.—Au fait, vous avez raison, je ne suis nullement offensé d'avoir été renvoyé; j'en aurais fait tout autant. Je me suis hâté de revenir à Paris pour faire ma partie. Mais voilà deux fois que je suis congédié pour le même objet. Soyez fière, cela ne m'était jamais arrivé.
Je puis vous attester que ceci est encore vrai. Du reste, ce Talleyrand était toujours charmant; il était si spirituel!
J'étais libre pour quelques jours, pour toujours peut-être. L'absence de quelques jours suffira pour que le Consul ne pense plus à moi; il désirera un autre jouet. Je suis si peu de chose. Pourtant, il a été bien tendre. Cette soirée comptera dans ma vie. Je me suis sentie ingrate, froide. Je ne mérite pas ce qu'il est pour moi. Moi! un rien, qui dans ce moment n'ai pas compris toute la grandeur de ce sentiment, qui faisait tomber cette gloire devant quelques larmes d'une sotte enfant. Je m'en veux; je me méprise.
Tu sentiras ce que vaut cet homme quand il rie te verra plus; tu auras mérité son oubli. Pendant cette absence, je croyais que je respirerais plus à l'aise, que je m'amuserais à courir partout; mais, point. J'étais plus isolée, plus ennuyée. Il fallait jouer: c'était encore la meilleure distraction; mais, vis-à vis de cette salle comble, je voyais un désert. Cette loge où le Consul assistait si souvent à nos représentations tragiques, cette loge vide était si triste. Mon bon Talma lui-même n'avait plus la même émotion. Le soir, il me semblait entendre la voiture qui devait me mener à Saint-Cloud. Tout est donc caprice dans cette vie où l'on ne veut pas ce que l'on possède, et l'on désire ce que l'on n'a plus! Si le Consul ne veut plus me recevoir à son retour, je partirai. Ah! oui! Certainement je ne resterai pas dans cet affreux Paris, si je ne dois plus le revoir. Je ne sais où j'irai, mais je partirai parfaitement heureuse... Je ne pouvais l'être malgré ma jeunesse, mon étourderie, si vous voulez; je sentais bien que ma position très enviée était peu stable. D'un moment à l'autre, le bel édifice devait crouler. Pouvais-je me flatter au point de penser que cette trop brillante position n'aurait pas une fin? Il fallait vivre d'une vie trop incertaine. Ne pensons pas. Ne cherchons pas à voir et marchons.
Je n'avais que mon Talma, qui écoutait toutes mes angoisses avec une patience d'ange. Je devais l'ennuyer.
—Tu as un avenir magnifique, comme artiste, qui te rendra toujours indépendante. Ne rêve donc pas l'impossible. Amuse-toi. J'espère bien que cette déception, si elle arrive, ne te portera pas à te faire carmélite comme la belle La Vallière. Tu serais trop drôle sous le voile et tu ne ferais pas ton année de noviciat, bien certainement.
—Tiens, tu as raison; je ferais triste figure et l'on ne viendrait pas arracher la pauvre comédienne de ce saint asile. On m'y laisserait très bien. Soyons donc franchement comédienne, et pas de fausse dévotion; on est ridicule. Adorons Dieu; je l'adore et fais ma petite prière tous les soirs. Prière à moi: je n'ai jamais voulu en apprendre d'écrites. Je préfère apprendre Racine; ça fait plus d'effet.
—Viens ce soir; tu trouveras David, Gérard, etc.
—C'est bien. Compte sur moi, cher ami.
Je voyais peu de monde chez moi, je refusais presque toutes les visites par crainte. C'était une existence presque toujours contrainte; ma position me commandait une grande réserve. Aussi je ne vivais pas; je m'ennuyais horriblement. Mon bon Talma était souvent près de moi; toujours peureux horriblement, mon bon Talma.