Et comme une autre fois son carrossier lui proposait devant la même personne de faire peindre un canton d'armes sur les panneaux de sa calèche:

—Au fait, reprit mademoiselle Mars, j'en aurais le droit!… à cause de
Monvel!

L'ami de mademoiselle Mars de qui nous tenons cette anecdote l'ayant pressée de s'expliquer à cet égard, elle n'en fit rien et changea vite de conversation.

Si Monvel devint noble, puis comme Molé et Grandménil, membre de l'Institut national, c'est qu'on ne rougissait pas alors d'accorder au talent, dans quelque sphère qu'il brillât, les honneurs dont il était digne. Dans le siècle d'avant, Molière ne fut pas de l'Académie; dans notre siècle, on hésita à donner la croix à Talma. Un seul trait peindra l'estime que les gens de lettres et les comédiens eurent pour Monvel, ce fut lui qui fut chargé de l'apothéose de Molé[14]. L'effet de cet éloge funèbre, prononcé par Monvel avec cette sensibilité exquise qui faisait le fond de son caractère, et cette pureté de diction qui le classa si vite au rang de nos premiers comédiens, est encore présent à bien des mémoires contemporaines. La douleur qui le pénétrait semblait avoir augmenté le charme naturel de son éloquence, Monvel pleurait ce jour-là autrement qu'à la Comédie. Il se souvenait sans doute, en accompagnant Molé à sa dernière demeure, de deux douleurs bien cuisantes: d'abord Molé avait été son ami, puis il s'était affecté si cruellement des injures de Geoffroy qu'il en parlait encore à son lit de mort avec amertume. Cette double affection inspira à Monvel de belles et énergiques paroles.

Le père de Monvel était un acteur de talent; Monvel était comédien et homme de lettres: la vocation de mademoiselle Mars était tracée.

«Presque tous ceux qui se sont fait un nom dans les beaux-arts, a dit Voltaire, les ont cultivés malgré leurs parents; mais la nature a toujours été en eux plus forte que l'éducation.»

Si de pareilles lignes s'appliquent de droit à un génie de la trempe de Molière, génie combattu, opprimé dès sa naissance, elles trouvent en revanche dans l'éducation première de notre héroïne un éclatant démenti.

Monvel avait eu avec madame Mars, actrice fort belle, mais médiocre, de cette époque, une liaison que sa propre existence lui permettait de regarder comme fragile, qu'un mariage postérieurement conclu[15] lui commandait même de rompre; de cette liaison était née Hippolyte Mars.

Mais, dans ce miroir si pur, si ingénu, si charmant, Monvel tout entier se retrouvait il eût été bien ingrat de contrarier la vocation de sa fille!

De son côté, madame Mars vivant du théâtre, madame Mars, liée de bonne heure avec des acteurs comme Préville, Dazincourt, Baptiste, des auteurs comme Ducis, Legouvé, etc., devait tout naturellement songer à produire bientôt cette enfant à la scène. La première fois qu'elle avait vu Monvel, c'était dans une représentation de Mahomet. Lekain jouait le rôle du prophète, Monvel faisait Séide et Brizard Zopire. Jamais peut-être un pareil ensemble de talents ne s'était produit. Madame Mars était fort belle[16], si belle qu'on s'écriait en la voyant: Voilà une vraie reine de tragédie! Elle avait les bras et la gorge magnifiques, de grands yeux méridionaux; seulement chez elle l'âme et le foyer manquaient. C'était un marbre admirable et rien de plus.