Six semaines après, parut au Salon un petit tableau représentant Danaé. La déesse à la pluie d'or ressemblait cette fois à mademoiselle Lange de façon à la convaincre elle-même. On fut obligé de retirer cette toile qui occasionnait une véritable émeute. Les femmes à demi étouffées par la foule y laissaient leurs châles, d'autres leurs maris; c'était un concert de réclamations incroyables. À côté de la Danaé, le peintre avait mis un dindon faisant la roue (allusion ironique au carrossier!) il avait un anneau à la patte droite. Cette patte s'offrait avec une gaucherie des plus comiques à la main délicieuse de mademoiselle Lange, que M. Simon épousa en effet. L'allégorie était trop verte pour que M. Simon avouât que tout Paris l'avait reconnu; il voulut faire cependant un procès à Girodet: des amis prudents l'en détournèrent. Des avertissements anonymes furent employés contre l'artiste: on le menaçait, on voulait l'effrayer; il ne sortait plus qu'avec une canne à dard. Le texte de ces lettres alarmantes était des plus curieux; l'une d'elles finissait ainsi:
«On vous prévient, Monsieur, que pour être tout entier à sa vengeance,
M. Simon est plutôt dans l'intention de vendre son fonds.»
Mademoiselle Mars, fluette, maigre, prête à rompre comme la baguette d'un alcade, était de plus aussi noire qu'une taupe; en un mot, loin d'annoncer ce qu'elle devint par la suite. Elle comparait elle-même sa maigreur à celle d'un faucheux, nous sommes forcé de prendre son mot[25]. Par un malheur singulier, mademoiselle Mars jouait souvent à côté de mademoiselle Lange.
—Il fallait voir, écrit-elle plus tard à l'une de ses amies, madame de Saint-A…, comme je souffrais de me trouver près de mademoiselle Lange! En vain j'employais la patte de lièvre et les cosmétiques pour blanchir ces malheureux bras, rien n'y faisait! Comment les cacher par des manches longues? L'impitoyable mode me défendait cette petite ruse. Il fallut me résigner, me consoler même avec le mot de Dugazon; «C'est jeunesse, reprenait-il, c'est jeunesse, petite bête! Un jour, va, crois-m'en, tu pleureras de les avoir blanches, tes mains!»
Dugazon la chérissait. Il l'avait d'abord amusée plus aisément que tout autre, car on n'eut jamais de masque plus mobile; son visage seul était un répertoire, et l'on sait combien les enfants aiment les grimaces et les pantins. Joignez à cela chez Dugazon une agilité de singe, une science d'escamoteur et une abondance de lazzis telle, qu'on eût pu se croire à l'âge de notre héroïne devant la barraque d'un Polichinelle; et jugez de la joie de la petite Hippolyte quand l'ingénieux Scapin levait le marteau de la maison! Dugazon dansait avec une aisance parfaite; il baragouinait et se gaussait du premier venu avec un sang-froid inaltérable. On sait le succès de ses mystifications; celle qu'il fit subir à M. Decaze, fils d'un fermier-général, est bien connue; nous ne la rappelons que pour mémoire. Il s'agissait, on le sait, de madame Dugazon; cette fois, les rieurs furent du côté du mari.
M. Decaze, fils d'un fermier-général, admit Dugazon dans sa société, il s'amusait quelquefois à jouer des proverbes avec lui. Riche, jeune, brillant, il s'imagina de faire la cour à madame Dugazon, actrice aussi supérieure dans son genre (l'Opéra-Comique), que son mari l'était dans le sien. La chronique prétendit que M. Decaze fut heureux; Dugazon, averti de cette liaison clandestine, vole chez M. Decaze; il ferme la porte de sa chambre sur lui, et tire un pistolet qu'il présente à son rival.—Les lettres de ma femme! ses lettres! son portrait! s'écrie-t-il; exécutez-vous, Monsieur! Le jeune homme, effrayé, obéit en tremblant; il court à son secrétaire, il remet les lettres, le portrait à Dugazon. Dugazon, muni de ce butin, ouvre la porte sans bruit, il met la main sur la rampe de l'escalier… Son rival, revenu de sa stupeur et de son effroi, l'y poursuit presque aussitôt.
—Au voleur, au voleur, qu'on arrête ce coquin! s'écriait le jeune
Decaze.
Et les domestiques d'accourir au bruit que fait leur maître, et Dugazon d'aller au-devant d'eux, de s'arrêter aussi comme ravi et de regarder fixement M. Decaze.
—Bravo! Monsieur, c'est cela! bien joué!
M. Decaze redoublait en vain ses cris; en vain il le montrait du doigt à ses laquais, en renouvelant l'ordre de l'arrêter. Dugazon lui répliquait, en gagnant la rue très lentement: À merveille!… Si vous jouez avec autant de vérité ce soir, vous l'emporterez vraiment sur moi!