Les rieurs, qui avaient été d'abord pour le marquis, passèrent du côté de Raucourt.
L'année 1784 n'était pas encore révolue, que de Bièvre, emporté par sa manie, redevait encore les deux mille écus.
III.
Retour vers l'enfance de mademoiselle Mars; madame Monvel.—Une scène inattendue.—Le duel et les mains de papier.—L'enlèvement.—Les deux orthographes.—M. Floquet.—Un changement d'heure.—Incendie de l'Opéra.—Le danseur Nivelon.—Lettre des demoiselles de l'Opéra.
Dans les premiers temps de cette enfance si ingrate, l'intérieur de madame Mars devait paraître d'autant plus morose à notre écolière, qu'au sortir de l'église où elle avait été baptisée[44], madame Monvel, la mère du célèbre comédien, l'avait emportée dans ses bras jusque chez elle, en l'accablant de ses caresses et de ses baisers. La maison de madame Monvel se ressentait du bien-être que son fils y avait apporté: il lui sacrifiait ses moindres caprices, ses besoins même, se bornant pour lui au strict nécessaire, honorant sa mère, et ne lui laissant rien voir de ce qui pouvait l'aigrir lui-même dans la carrière épineuse qu'il avait embrassée. Madame Monvel avait fait d'Hippolyte Mars son bijou de parade, son orgueil, son adoration. Les grand'mères, on le sait, dépassent souvent, en fait de gâterie, les mères elles-mêmes. Celle-ci attirait sa petite fille comme une vraie poupée; elle l'eût mise sous verre, tant elle était vaine de sa ressemblance avec Monvel!
Hippolyte Mars resta chez elle trois ans et demi, trois ans pendant lesquels sa propre mère, à qui on l'amenait de temps en temps, ne pouvait la voir elle-même qu'à des intervalles assez éloignés.
On peut juger de la douleur incessante, des angoisses cruelles, des perplexités inouïes de madame Mars pendant cette première séquestration! Cela se passait un an et demi avant cette étrange représentation de Beaumarchais dont nous avons parlé; on venait d'habiller un beau matin la petite Hippolyte pour la conduire rue Saint-Nicaise, au logis de madame Monvel, qui présidait elle-même, avec un soin tout particulier, aux moindres détails de sa toilette enfantine, quand le bruit d'un carrosse retentit soudain sous ses fenêtres.
La servante pencha la tête dans la rue: elle reconnut le cocher dont
Monvel se servait habituellement, un brave Bourguignon du nom de Louis.
La voiture (Monvel ne sortait pas à pied depuis quinze jours, par suite d'une blessure qu'il s'était faite en sortant de scène dans je ne sais quelle pièce) était bien la même; elle annonça donc à sa mère que son cher fils n'allait pas tarder à l'embrasser. En parlant ainsi, elle s'achemina vers l'escalier pour lui donner le bras, comme de coutume.
Quelques secondes s'étaient à peine écoulées, madame Monvel la voit remonter vers elle toute pâle.