—Bien malade, ajouta-t-elle, vous le voyez, car il ne sait plus sourire!
«Ces simples paroles furent l'arrêt de mort de notre ami! C'est que, pour mademoiselle Mars, le seul sourire, c'était l'intelligence de la jeunesse, la santé, la vie! Peu de temps après ces mots qui m'avaient fait tressaillir, Béquet se mourait! Au plus fort de son agonie, il demanda mademoiselle Mars; il semblait attendre qu'elle fût là pour mourir.—Son courage faiblissait devant ce moment suprême! Elle qui comprenait, qui devinait si merveilleusement toutes les angoisses de l'âme, elle lui eût appris à supporter un si affreux passage avec calme; en vain l'appela-t-il à son heure dernière d'une voix morne, brisée… Un silence glacé répondit seul à l'agonisant; son dernier désir ne devait pas être exaucé.—Mademoiselle Mars ne vint pas!… Moi, j'aurais donné dix ans de ma vie pour qu'elle fût là!
«L'agonie de Béquet devait être double, il était mort sans la voir!
«Pour que mademoiselle Mars n'assistât pas à ce dernier et cruel instant de la vie de Béquet, il fallait quelle eût quitté la France; la dernière étincelle de cette âme amie lui appartenait de droit.
«En effet, mademoiselle Mars, les journaux vous l'auront dit, je pense, était à Milan, quand nous perdîmes notre ami!
«Qui sait même, à l'heure où la mort posait sa main sur ce pauvre Étienne, si elle ne recevait pas en Italie la plus éclatante des ovations; qui sait, mon ami, si, quand il a rendu son âme à Dieu, une couronne, fraîche et charmante, ne tombait pas aux pieds de l'amie absente sur la scène de la Scala!
«Oh! j'en suis bien sûr, cette couronne, tressée pour le triomphe, elle la déposera à son retour sur la pierre qui le recouvre!»
III.
Séparer mademoiselle Mars de son époque, l'isoler comme figure de toutes ces figures curieuses et mémorables, ce se serait se condamner, selon nous, au plus aride examen.
Pour ne parler que de l'un des côtés de la vie de mademoiselle Mars, le côté purement littéraire, convient-il donc de s'en rapporter à ce sujet même aux notices dramatiques? Beaucoup d'oublis et d'erreurs nous ont d'abord été signalés; il importe de les rectifier. Insouciante de sa gloire, la célèbre actrice a laissé passer elle-même, durant sa vie, nombre d'inexactitudes sur sa personne; des biographies hâtives, indigestes, ont été semées sur elle à profusion. Ce qui n'est pas moins regrettable, c'est que son influence sur l'esprit et les mœurs de la scène française n'a jamais été, selon nous, signalée ou définie. Le Théâtre-Français, ce fut longtemps mademoiselle Mars; elle aurait pu dire, en parlant de cette scène: «l'État c'est moi!» comme disait Louis XIV.