« Que personne ne me reprenne si un tel amour me rend fou… Oh ! si je pouvais trouver une âme qui pût me comprendre, avoir pitié de moi, et savoir toutes les angoisses de mon cœur !… »
Et nul ne devait connaître si c’était dans un dernier sentiment d’exaltation ou de détresse que l’Homme inconnu avait accueilli « notre sœur la mort corporelle… »
L’Enfant plaça les feuillets dans la lourde Bible.
En ce temps, une sorte d’ardeur pieuse la sollicita. Elle sut des psaumes qu’elle répéta comme une prière.
Si quelque maître religieux, autorisé, se fût trouvé près d’elle, peut-être se serait-elle vouée au plus ardent mysticisme. Elle ne saisissait pas, dans la prière familiale, traditionnelle, ce sûr élément d’influence qui émane des grandes manifestations collectives du culte. Sa foi s’engourdissait alors en elle, ou, sous une sollicitation extérieure, se dispersait au-delà des limites de la vérité théologique, ou bien encore ne se rattachait qu’à quelque lien de prédilection.
C’est ainsi que les fragments du Cantique du Soleil devinrent son unique pater. Bientôt elle identifia Dieu dans le vent, et dans l’ombre, et dans la lumière, confondant l’œuvre avec l’Ouvrier. Elle entendit le souffle de l’Éternel dans la forêt. Elle devint panthéiste sans le savoir et d’autant mieux que son besoin de croire et d’adorer s’affirmait plus grand. Dieu lui fut Dieu pouvant être invoqué sous toutes les formes et tous les noms ; mais elle priait rarement.
Elle exila la Bible du buisson de myrtes et la remplaça par Chateaubriand.
Roulée dans les chaumes et les feuilles craquantes tombées sous le sirocco, l’Enfant caressait la tête de la longue couleuvre, en partie lovée autour de son cou ; — un cou si mince, que le serpent gris semblait se rattacher au plus mince des rameaux d’un figuier blanc.
Son regard et celui du reptile apprivoisé s’échangeaient dans la chaleur et le rayonnant soleil d’alentour. Le silence pesait en masse d’or sur la contrée somnolente et muette, toutes voix éteintes par l’heure du diurne sommeil.
L’Enfant taciturne parlait. Elle parlait pour la grise couleuvre à l’œil doré.