— Fatalité et Résignation, souligna la jeune fille. La destinée d’une nation tiendrait dans ces deux mots…
Le sculpteur répétait lentement :
— Oui, le jour persiste, pâle près des jours d’antan, mais pas encore moribond. Ses reflets, pour diminués qu’ils soient, appartiennent à la même couleur fondamentale. Et j’admettrai plutôt l’éventualité d’une renaissance que celle d’une disparition.
— J’estime qu’il n’est plus de renaissance possible. L’Orient ne peut plus rien contre l’Occident : il est esclave. Quand la flamme autrefois brillante vacille, falote, c’est que l’huile est épuisée dans la lampe ancienne. A votre avis, le jour persiste ; mais nous devons arracher des esprits à ce jour terne dans lequel, engourdis, aveugles, ils glissent au sépulcre.
— Ah ! ce glissement vers la mort ! Combien se sont accoudés aux balcons de la vieille Europe pour voir finir ce peuple dont l’exode, depuis les frontières sarrasines fut un galop d’épopée légendaire. Ils se sont accoudés semblables à cette figure, — chimère ou démon, — posée à l’un des angles des tours de Notre-Dame. La figure est impressionnante, sinistre et railleuse avec ces cornes tronquées, ses ailes rigides, son menton pointu dans les paumes des mains longues. Depuis des siècles, cela, — qui est une idée, — s’accoude au balcon de pierre et regarde Paris. Un ricanement a laissé son reflet sur la face de granit ; c’était au temps où le démon comptait voir l’anéantissement de la Ville. Le rictus mue en une grimace étonnée, — l’effritement par les rafales et les pluies paracheva l’expression, — le démon est surpris de la survivance de ce Paris qu’il croyait devoir mourir sous les révolutions et les catastrophes. Ainsi s’étonneront ceux qui guettent la fin de l’Islam et qui jettent des clameurs d’épouvante pour un seul mot évoquant le spectre du Panislamisme…
Noura Le Gall allait quitter la maison amie pour une ville de l’Est, blanche au bord de la mer, encore, avec des horizons de montagnes frisées de chênes-liège, de collines historiques, de plaines gonflées de vignes et de céréales, de vallées dont les échos se souvenaient d’avoir retenti aux chants des Barbares, aux hymnes byzantins après le bruit des légions et des randonnées de Jugurtha. Des ponts romains incurvaient leurs arches sur ses rivières, et, sous l’ombre des oliviers millénaires, la terre était lourde de plusieurs passés fameux.
Noura avait choisi cette cité parce que nul zèle jusqu’alors ne s’y était soucié d’une mission française dans les milieux indigènes. Nul n’avait pris soin de ces vaincus dont le sort moral paraissait précaire, la mentalité déchue.
Ses discussions renouvelées avec Claude Hervis n’ôtaient rien à sa conviction plus ferme d’être contredite. Elle escomptait un avenir rémunérateur. Elle entendait battre les ailes déliées ou naissantes des petites émancipées dont l’intelligence serait un jardin pour ses semences et leur précieuse floraison. Mentalement elle organisait et déterminait son logis, le bercail d’un troupeau juvénile aux heures de leçons. Elle songeait aussi à détacher sa tante des landes bretonnes où la veuve restait à cause du souvenir ; elle souhaitait joindre à son influence le prestige de cette Musulmane assimilée ; un bel exemple.
La veille de son départ, elle rencontrait le sculpteur dans les rues arabes.