— Entendez ceci, ô Noura. Et que tous vos frères de race et de pensée, et que tous les partisans d’un progrès fatal l’entendent. Si vous n’y prenez garde, si vous vous obstinez en votre prodigieux aveuglement, ouvriers insensés de la déception, de la torture et du crime, que la douleur et le sang retombent sur vous. La dernière réponse des dieux après les oracles lamentables, Noura, c’est la mort de Mouni, votre bien-aimée, la plus parfaite et la plus douloureuse à cause de cette perfection même.

Cessez votre funeste croisade. Votre civilisation est gonflée de désespoir. Vos premiers disciples ont péri ; n’en préparez pas d’autres pour les misères morales et le tombeau. Vous avez cru leur donner la richesse du cœur et de l’intelligence ; vous les avez rendus pauvres de bonheur entre les plus pauvres, inaptes aux soumissions qu’exige la vie, cabrés devant le renoncement et l’acceptation des fatalités. Vous avez ouvert les portes du gynécée pour que puissent entrer les vents néfastes de l’Europe blasée, agitée, insatisfaite, vile et ambitieuse, menteuse et profane, l’Europe monstrueuse, cette gouge aux appétits hideux sous un geste glorieux de vieil histrion. Et vous avez déchiré les doux voiles séculaires pour que ces vents soufflètent les fragiles visages. Pitié pour eux. Assez. Que l’esprit de Mouni parle avec moi. Ne vous acharnez plus à votre œuvre de perfectionnement ; c’est une œuvre de destruction. Ecoutez la parole biblique à Caïn ; que ce soit celle de votre conscience : — « Noura, qu’as-tu fait de tes sœurs ?… » —


Noura tremble. Elle se relève lentement et regarde Claude avec terreur.

Il poursuit, ardent et sombre :

— Elles étaient endormies dans le nirvâna de la tradition, et voici l’œuvre de leur réveil…

Il s’interrompt ; c’est Noura qui parle comme hallucinée :

— … Fafann et Helhala sont perdues. Zorah a tué. Oureïda, Djénèt et Mouni sont mortes…

Et le sculpteur :

— Pour celles qui reprirent leur sommeil, Hamed ou Allah ! Elles ont raison en elles et autour d’elles. Qu’elles gardent leurs précieuses figures d’idoles sous le voile. Que tout sacrilège qui tenterait de l’arracher soit châtié ! C’est le symbole d’un dernier culte en ce temps où les temples croulent, où les dieux s’en vont. C’est le voile du dernier sanctuaire parfumé d’encens archaïque.