— Le dromadaire et l’âne tranquilles sont plus intelligents que l’homme agité et la femme soucieuse. Vois Mâadith ; elle travaille de son cœur et de sa tête comme elle travaillerait de ses pieds et de ses mains si elle devait porter les montagnes dans la mer. Elle est parfois semblable à un mauvais esprit qui prêcherait pour le compte du Lapidé : mais ceux qu’elle prêche ne l’écoutent pas. Il n’y a que trois choses à écouter : la parole du Koran, le djaouak de Kralouk et le cri du printemps. Si Mâadith comprend cela, elle deviendra heureuse. Et ne peut-elle conduire l’aiguille des brodeuses sans tourmenter leur pensée ? Pourquoi se préoccuper du voisin ? Voici des pierres et du soleil ; que chacun s’asseye ou dorme sur sa pierre et soit couché dessous après la mort sans chercher lequel a la plus fraîche ou la plus chaude : elles sont égales de poids sur le tombeau et toutes se soulèveront au jour du jugement. Comment prouver qu’une pierre est préférable à l’autre ? Et il ne faut pas changer de pierre si tu veux continuer à bien dormir. La nuit, Mâadith rêve ; ce sont des songes tristes qui la font pleurer. Je lui ai déjà dit ces choses de la sagesse dans un jardin qui parfumait sa beauté. Elle était vêtue de noir. Un voile s’ouvrait et battait derrière elle comme des ailes de pigeon.
J’insinuai avec négligence :
— C’est à cause de cela qu’elle t’a suivi jusqu’ici, ô le sorcier ?
Il haussa les épaules, puis, avec malice :
— Tu sais qu’elle ne m’a pas suivi : mais sa destinée l’a conduite. Je lui avais dit que je m’en irais à travers la Kabylie, que je retrouverais Louinissa chez son beau-frère, dans les vergers de Tessala, et que nous habiterions Constantine du printemps à l’hiver. Une fois, ici, je l’ai vue dans les pins de Mansourah. Elle conduisait deux enfants ; un officier, le père de ces enfants, regardait la beauté de Mâadith. J’ai guetté jusqu’à ce que je l’aie rencontrée seule et je lui ait dit : — « O Mâadith, sois pour cet homme ou bien reviens parmi ceux de ta race et de ta religion et prends le voile des femmes de bien afin que ce chien ne te regarde plus. » — Elle a tremblé comme les arbres sous le sirocco. Elle s’est enfuie de moi ; mais je suis resté près de la maison à cause de la destinée. Et, dans la nuit, elle est sortie. Elle était pareille à quelqu’un qui va partir en voyage. Je lui ai parlé encore. Elle me considérait avec une grande terreur : même elle me demanda si j’étais un prophète ou un démon. Je lui conseillai de venir dans ma demeure et d’y reposer en paix sur la natte aux côtés de Louinissa ; mais sa terreur fut plus grande et elle courut vers le ravin pour mourir. Je l’ai saisie et jetée à terre : — « Folle qui quitte un péché pour choisir le péché pire ! » — Elle s’est relevée et elle a touché son front. J’ai pris sa main ; alors, elle m’a suivi.
— Dieu te récompense, ô Kralouk.
En l’écoutant, j’avais, avec lui, parcouru plusieurs ruelles. Au détour de l’une d’elles, sœur Cécile s’avança vers nous.
— Veux-tu de la beauté, voici Mâadith, murmura l’Homme au djaouak.
Les yeux de Mâadith-Cécile m’épièrent comme si, à son tour, elle eût pu deviner mon enquête et ses résultats. Je compris qu’elle était en garde, le bouclier de son orgueil levé, prête à l’attaque. Allais-je lui reprocher de ne pas m’avoir avoué la vérité exacte ? Non, pas plus que je n’écrirais à Mère Augusta. Le moment n’était pas venu. J’avais encore trop à apprendre.
Et, dissimulant à mon tour, je m’informai banalement :