— O la montagnarde tombée sur la plaine, te voici pareille à une graine jetée dans les champs ! Qui saura où tu te trouves, ô la toute petite ? Quel jour d’entre les jours reviendra ton frère ? Mais viens chez moi attendre son retour ; tu conduiras mon fils, l’aveugle Amar, et je te nourrirai.

Mâadith suivit cette femme qui lui fit place dans une cellule étroite, formée par un lambeau de toile, au fond d’un caravansérail où deux chiens maigres hurlaient à tout venant, où quelques dromadaires étiraient leurs fantastiques formes. Les chameliers trouvèrent la petite jolie et le dirent à la vieille qui riposta par des injures, mais sans colère…

Les jours suivants, Mâadith errait de marché en marché, de village en village, au hasard des routes, à travers un monde inconnu. La main lourde de l’aveugle Amar pesait sur son épaule. Il mendiait, invoquant Sidi Abd-el-Kader-Djilani d’une voix rude et livrant au soleil et aux mouches sa face trouée de petite vérole où roulaient inlassablement des yeux sans regard.

Mâadith vécut entre ces deux êtres, la mère et le fils. Elle vécut comme ils le voulurent, ne réfléchissant pas et n’ayant point de révoltes. Elle ne souffrait que d’une souffrance animale : quelque douleur physique, la fatigue, la soif ou la faim. Elle n’avait pas appris à jouir et se contentait d’exister passivement, soumise à des gestes de la vie qui n’étaient plus un mystère pour les petits bergers des hauts pâturages et qu’elle acceptait, semblable à ses sœurs de race, fleurs humaines qui croissent vite, devenant femme avant d’avoir cessé d’être enfant.

Il advint à Mâadith de rencontrer des gens du village d’Ighli. Ils se souciaient peu d’elle ; mais, par eux, elle apprit que son frère Ouali était parti pour les villes du littoral, avec d’autres gamins qui émigraient vers les ports ou les grandes cultures du Tell, allant gagner leur vie hors de la sévère et âpre montagne.

Un jour, la destinée de Mâadith choisit la route remontant du lit de l’oued jusqu’au seuil de l’hôpital et du couvent des religieuses qui vont, vêtues de laine blanche, une croix d’argent sur la poitrine, soigner les musulmans malades et parler de choses douces en langue arabe ou berbère. Et la destinée fit que Amar s’endormit au revers du talus…

Entre les longs cils courbes, les yeux de Mâadith luisaient d’un regard net et noir. Ils fixaient l’aveugle avec un désir vague de le vouer à un sommeil éternel. Deux ou trois petits, qui veillaient sur le bétail des pâtures environnantes, se rapprochèrent. Ils parlèrent de leurs querelles et de leurs maux. L’un, guéri d’une blessure par les soins des religieuses blanches, raconta de tentantes et fabuleuses choses sur les secrets de la vie heureuse, derrière les murs neigeux et ensoleillés de l’hôpital. La chaude atmosphère vibrait de l’appel grelottant d’une chèvre. Un vol d’oiseaux migrateurs, suspendu dans la clarté, fit entendre un cri bref comme un avertissement. Sous un olivier, des loques multicolores, ex-voto des femmes pieuses, palpitaient au-dessus de l’amas de pierres recouvrant la sépulture d’un saint homme d’Islam…

Amar l’aveugle reste plongé dans son sommeil. Les petits gardiens du bétail se sont dispersés dans les champs. Mâadith est droite et frémissante sous l’arbre-tabou. Elle a déchiré une lanière de sa gandourah ; elle l’attache à une branche.

— O saint, murmure-t-elle, je te prie, que l’aveugle et la vieille perdent la mémoire de Mâadith !

Et la voici courant vers les murailles blanches, hautes et paisibles sous le soleil…