Mais n’as-tu pas peur, branche de souak, que je te voie,
Un autre que toi, branche de souak, je l’aurais tué ;
Et nul autre que toi ne pourra se flatter d’avoir fui ce destin.
— O mes sœurs, reprend-il, soyez muettes le temps de tresser une chevelure, car ma matinée fut laborieuse et je cherche le sommeil.
Il pénétra dans la petite pièce dont le rideau retomba dernière lui.
Les deux femmes se turent un long moment. Mâadith était troublée. Des sanglots lui montaient à la gorge, qu’elle refoulait avec autant de dépit que de fierté. En reniant inconsciemment la foi de ses pères musulmans, elle avait trouvé du bonheur et de la sérénité dans la foi catholique du couvent. A présent elle était encore tourmentée. Sœur Cécile avait eu beau mourir du second reniement, conscient et volontaire, elle revenait parfois comme un fantôme lugubre et doux. Elle revenait plaintive et ravissante, avec son visage d’extase et d’adoration, le front pur sous le pur bandeau de la coiffe blanche serrée, — un front lisse et brillant jusqu’à rendre imperceptible, effacée presque, la marque tatouée de la croix sarrasine. Sœur Cécile ne reprochait rien à la parjure, mais elle était un regret, — ce mal que connaissent les civilisés, sentiment cruel, le seul peut-être dont restent imprégnés ceux que l’on civilise et qui finissent par échapper à la civilisation. Sœur Cécile ne désirait pas ressusciter ; elle oubliait son passé sur lequel avait soufflé le vent des modifications profondes ; mais Mâadith ne se sentait pas heureuse.
Louinissa guettait sur ses traits l’expression de son souci. Son affection maternelle voulait en deviner et en détruire les causes.
— Mon petit chevreau de Kabylie, je te prie d’être à l’abri de la tristesse. Quelle chose pourrait t’affliger, en vérité ? Allah t’a mise là où tu dois demeurer et pour que ce soit dans la satisfaction. C’est comme si tu étais née, hier, sur mes genoux. Te voici grandie par le soleil d’une seule journée et le matin de l’amour va déjà se lever pour toi. Cependant, si tu songes encore à quelque péché avec un esprit chrétien, je te dirai une histoire véritable pour te rassurer et pour que tu trouves le repos. — « Yaya Amsili était pauvre dans la montagne et ses parents morts ne protégeaient plus sa vie. Il se réfugia dans un village chrétien et ce fut pour lui presque comme ce fut pour toi. Un prêtre français le recueillit et l’adopta. Même il l’emmena dans une grande cité de France et le fit devenir savant. Il devait être prêtre comme cet homme de bien qui l’avait secouru ; mais celui-ci lui conseilla de revoir son pays et les gens de son village auparavant, car c’était un vieillard plein de sagesse. Yaya Amsili consentit et revint parmi les Kabyles. Je l’ai vu. Il revint et ne retourna jamais près de son père le prêtre. Yaya Amsili s’est marié avec une fille de Guenzet. Il est toujours pauvre. Il travaille chez des colons. Il a oublié toute sa science. J’ignore quelles sont ses prières et quelle est la religion de son cœur, mais il est heureux. Quand les Français l’interrogent avec étonnement, il répond : — « Vous ne pouvez pas comprendre ; votre sang est trop froid et votre tête étroite. » — Ainsi tous ceux qui quittèrent l’Islam et la montagne reviennent quand ils veulent retrouver le bonheur.
Parce que Mâadith n’aspirait qu’à être convaincue, un esprit de contradiction lui fit objecter :
— Tous ne reviennent pas. Regarde ces autres Kabyles baptisés, qui habitent près des maisons des Pères blancs, orphelins mariés avec des orphelines baptisées aussi ; sont-ils malheureux ?