Elle se mit à réfléchir.
Parmi les paillettes de son ouvrage, Mâadith sanglotait éperdûment. Il lui semblait n’avoir jamais connu pareil désespoir, que toute lumière finissait pour ses yeux et toute espérance pour son esprit. Au moment de participer à ce qui lui était resté la vie défendue, secrètement enviée et désirée de toute son hérédité et de toute sa ferveur imaginative, un obstacle pire que toutes les règles et toutes les lois, la volonté de Kralouk, lui interdisait de cueillir cette grande fleur de volupté épanouie pour elle et plus belle d’être plus nouvelle et plus inattendue. La volonté de Kralouk… Maintenant elle saisissait mieux la signification menaçante et provocatrice de la chanson de l’Homme au djaouak, cette chanson jetée comme un défi à la face du seigneur saharien. Lui, ignorant des choses, n’avait point compris et les serviteurs s’approprièrent les pièces d’or dédaignées par le chanteur. Maintenant, elle savait pourquoi celui-ci ne voulut pas les prendre et cela révélait la haine et le mépris de Kralouk pour le Nomade. Et Mâadith traduisait, comme une indication plus tragique, la strophe scandée tout à l’heure par Kralouk, tandis qu’elle glissait entre ses lèvres un des brins du souak.
— Crois-tu vraiment cela, répétait machinalement Louinissa. — Mais déjà l’évidence se précisait. Elle se souvenait des gestes de son mari et les interprétait comme Mâadith. — Oui, reprit-elle, tu as raison, Kralouk ne voudra pas. Elle ajouta en enveloppant la désolée d’un regard mélancolique où fluaient un peu de déception et très peu d’envie : — Il ne voudra pas parce qu’il est jaloux de toi, ô la petite beauté. Nous devions le savoir avant cette heure.
Mais Mâadith se rebellait :
— Je ne suis ni la fille, ni la nièce, ni la sœur de Kralouk et il n’a point de droits sur moi. Je quitterai cette maison et je suivrai El Mensi !
Elle disait cela, et dans son âme, elle savait qu’elle ne l’accomplirait pas. Louinissa secouait la tête, incrédule :
— Il n’existe aucune femme ayant résisté à un désir ou à une volonté de Kralouk. Serais-tu la première ? Alors, parle-lui, dès qu’il rentrera. Peut-être te répondra-t-il, peut-être te regardera-t-il seulement et votre destin sait ce que cela voudra dire.
Elle poussa un soupir, puis se rapprocha encore de Mâadith et la prit dans ses bras. Elles redevinrent silencieuses et demeurèrent ainsi, tristes et douces, déjà résignées et veules, quoi qu’il advînt. Les velléités de résistance de Mâadith se fondaient dans la tiédeur des bras de Louinissa. Son désespoir s’abolissait peu à peu dans l’amollissement de l’immobilité et la torpeur enivrée des parfums imprégnant leurs vêtements et s’exhalant des vases et des mortiers de cuivre. Interroger Kralouk et lui tenir tête, Mâadith n’y songeait plus. Depuis trop longtemps un sortilège était entre eux ; depuis trop longtemps l’Homme au djaouak était le plus fort. Incarnait-il le puissant génie de la race ou de la religion ? Devait-il son pouvoir à son audacieuse pensée ou à l’influence occulte de quelque plan patiemment élaboré, invariablement poursuivi, certain de son aboutissement comme d’une prédestination ?…
Quand Kralouk revint, très avant dans la nuit, il trouva les deux femmes endormies. La tête de Mâadith reposait sur le sein de Louinissa ; dans le sommeil, elle avait le visage d’un enfant.
A la clarté du ciel nocturne, Kralouk la contemplait longuement et il pleurait.