Le plus gros de la foule s’engouffra dans la rue de Bruxelles. La plupart des magasins étaient fermés, mais toutes les maisons étaient ornées de drapeaux belges, et j’ai demandé à papa si nous en mettrions un. Il m’a répondu que oui, bien entendu, et qu’il fallait vite rentrer.
A la maison, maman nous dit que M. Velthem était venu pour annoncer la nouvelle de l’arrivée des Allemands à Liége. Là-dessus, papa se fâcha en disant que ce n’était pas vrai, qu’il n’y avait que des automobiles qu’on avait vus dans les faubourgs, et qu’en tout cas on LES avait reçus vigoureusement et qu’ILS voyaient ce que c’était que d’entrer en Belgique.
Papa mit aussitôt, au-dessus de la porte du magasin, trois drapeaux: deux belges et, au centre, un français.
Après le dîner, M. Boonen est venu chercher papa. Il voulait sortir avec lui. J’aurais bien voulu aller avec eux, mais maman a dit que non. Nous devions être très sages et très obéissantes pour ne pas augmenter les tourments des grandes personnes, et c’était notre devoir, à nous, petites filles, dans ce malheur qui tombait sur notre pays.
Alors nous sommes allées nous coucher, Barbe et moi. J’ai aidé ma petite sœur à se déshabiller, à plier ses affaires, à faire sa tresse; nous avons fait notre prière et ensuite je me suis mise dans mon lit mais, je ne pouvais dormir. Je pensais à Désiré, qui allait se battre contre les Allemands, à Phœbus, traînant des mitrailleuses, aux fils de M. Boonen, qui laissaient leur père tout seul.
Tout à coup j’entendis papa parler et maman s’écriait: «Mais c’est terrible! terrible!»
Je me dressai sur mon lit et j’écoutai.
«Oui, disait papa, on est allé rue de Malines, chez les frères Witman, des Allemands; on a brisé tout leur magasin, enfoncé les devantures, brisé toutes les vitres, toute la vaisselle, jeté les tables et les chaises au milieu de la rue, et on allait y mettre le feu quand la police est arrivée; aidée par quelques hommes sérieux comme moi et M. Boonen, elle a réussi à disperser la foule qui a entonné la Marseillaise, mais le magasin était à sac.»
Qu’est-ce que cela pouvait vouloir dire, un magasin à sac? Je m’endormis là-dessus.
J’ai demandé à Madeleine, ce matin, ce que c’était; elle m’a dit: «C’est piller un magasin, enlever et briser tout ce qu’il y a dedans. Dieu veuille que les Allemands ne mettent à sac aucune de nos belles villes de Belgique!»