Il y en avait plusieurs couchés, étendus sur la paille avec une patte cassée; un autre avait un bandage autour du cou, ce qui lui donnait l’air d’un vieux monsieur emmitouflé dans un cache-nez. Mais ce qu’il y avait de plus amusant, c’était un beau chien à grosse tête, qui avait des yeux d’or si bons qu’ils ressemblaient à ceux de Phœbus, et sur la tête duquel on avait posé une casquette de nos soldats avec la jugulaire passée sous le cou. Il avait une si bonne figure que je voulais absolument l’embrasser. Le gardien me dit: «Oh! vous pouvez faire ce que vous voudrez avec lui. C’est un brave homme. Nous l’avons nommé le «brigadier». Il a reçu un éclat d’obus à la cuisse.»

Alors je suis allée vers lui et j’ai embrassé ses bonnes joues.

Naturellement Barbe lui a tiré les oreilles, il n’a même pas bougé, alors elle lui a entouré le cou de ses deux petits bras, il lui a rendu sa caresse en passant sa langue sur sa joue; il était assis sur son derrière et ainsi il était aussi grand que Barbe. Je voulais continuer à voir les autres chiens, regardant si je n’apercevrais pas Phœbus, mais le «gros brigadier» ne nous quittait pas, il se mettait devant nous pour nous empêcher de marcher. Barbe riait et moi j’essayais de le tirer par son collier; mais il était beaucoup plus fort que nous. En luttant, Barbe fut renversée, la casquette du bon chien était penchée sur son oreille; c’était si drôle que nous nous sommes tous mis à rire.

Maman est arrivée à ce moment-là et nous a dit de vite venir avec elle pour nous rendre à l’Hôtel de Ville où nous aurions peut-être des nouvelles de Louvain, dont on ne savait rien ici.

Dans la rue, il y avait un monde fou, tous se dirigeaient vers la place Verte par la rue Nationale. Le petit Claus nous dit que ces gens allaient vers le Palais Royal pour voir la Reine. Comme c’était un peu notre chemin, nous avons suivi la foule. Maman nous tenait chacune par une main et je sentais la sienne se crisper sur mes doigts; aussi je lui dis:

«Maman, tu n’as pas eu de mauvaises nouvelles de Louvain? Dis-le moi!

—Non, non, ma chérie, mais on ne sait rien et c’est justement ce silence qui m’inquiète. Oh! j’aurais dû rester avec Madeleine et ton papa; que sont-ils devenus tous les deux?

—Et Tantine Berthe, où est-elle?

—Si encore ton père avait consenti à s’en aller; mais, lui, je sais, il n’aura jamais quitté sa maison, ou, si sa maison a été brûlée, son Université.

—Comment! sa maison brûlée!