Je m’approchai alors de la cheminée pour me chauffer, et je remarquai que cette marmite avait quelque chose de particulier que tout d’abord je n’avais pas vu. Le couvercle, surmonté d’un tube étroit par lequel s’échappait la vapeur, était fixé à la marmite, d’un côté par une charnière, et d’un autre par un cadenas.

J’avais compris que je ne devais pas faire de questions indiscrètes sur Garofoli, mais sur la marmite ?…

— Pourquoi donc est-elle fermée au cadenas ?

— Pour que je ne puisse pas prendre une tasse de bouillon. C’est moi qui suis chargé de faire la soupe, mais le maître n’a pas confiance en moi.

Je ne pus m’empêcher de sourire.

— Vous riez, continua-t-il tristement, parce que vous croyez que je suis gourmand. À ma place vous le seriez peut-être tout autant. Il est vrai que ce n’est pas gourmand que je suis, mais affamé, et l’odeur de la soupe qui s’échappe par ce tube me rend ma faim plus cruelle encore.

— Le signor Garofoli vous laisse donc mourir de faim ?

— Si vous entrez ici, à son service, vous saurez qu’on ne meurt pas de faim, seulement on en souffre. Moi surtout, parce que c’est une punition.

— Une punition ! mourir de faim.

— Oui ; au surplus, je peux vous conter ça ; si Garofoli devient votre maître, mon exemple pourra vous servir. Le signor Garofoli est mon oncle et il m’a pris avec lui par charité. Il faut vous dire que ma mère est veuve, et, comme vous pensez bien, elle n’est pas riche. Quand Garofoli vint au pays l’année dernière pour prendre des enfants, il proposa à ma mère de m’emmener. Ça lui coûtait à ma mère, de me laisser aller ; mais vous savez, quand il le faut ; et il le fallait, parce que nous étions six enfants à la maison et que j’étais l’aîné. Garofoli aurait mieux aimé prendre avec lui mon frère Leonardo qui vient après moi, parce que Leonardo est beau, tandis que moi je suis laid. Et pour gagner de l’argent, il ne faut pas être laid ; ceux qui sont laids ne gagnent que des coups ou des mauvaises paroles. Mais ma mère ne voulut pas donner Leonardo : « C’est Mattia qui est l’aîné, dit-elle, c’est à Mattia de partir, puisqu’il faut qu’il en parte un ; c’est le bon Dieu qui l’a désigné, je n’ose pas changer la règle du bon Dieu. » Me voilà donc parti avec mon oncle Garofoli ; vous pensez que ç’a été dur de quitter la maison, ma mère qui pleurait, ma petite sœur Christina, qui m’aimait bien parce qu’elle était la dernière et que je la portais toujours dans mes bras ; et puis aussi mes frères, mes camarades et le pays.