— Alors ta croûte est de la bouillie. Montre cependant.
Je fouillai dans ma poche où j’avais mis le matin une belle croûte cassante et dorée ; j’en tirai une espèce de panade que j’allais jeter avec désappointement quand le magister arrêta ma main.
— Garde ta soupe, dit-il, si mauvaise qu’elle soit, tu la trouveras bientôt bonne.
Ce n’était pas là un pronostic très-rassurant ; mais nous n’y fîmes pas attention ; c’est plus tard que ces paroles me sont revenues et m’ont prouvé que dès ce moment le magister avait pleine conscience de notre position, et que s’il ne prévoyait pas, par le menu, les horribles souffrances que nous aurions à supporter, au moins il ne se faisait pas illusion sur les facilités de notre sauvetage.
— Personne n’a plus de pain ? dit-il. On ne répondit pas.
— Cela est fâcheux, continua-t-il.
— Tu as donc faim ? interrompit Compayrou.
— Je ne parle pas pour moi, mais pour Rémi et Carrory : le pain aurait été pour eux.
— Et pourquoi ne pas le partager entre nous tous dit Bergounhoux, ce n’est pas juste : nous sommes tous égaux devant la faim.
— Pour lors s’il y avait eu du pain nous nous serions fâchés. Vous aviez promis pourtant de m’obéir ; mais je vois que vous ne m’obéirez qu’après discussion, que si vous jugez que j’ai raison.