Tout en marchant et en jetant les yeux à droite et à gauche, je remarquai que ce crépuscule vaporeux donnait aux choses des formes étranges ; il fallait faire un raisonnement pour reconnaître les buissons, les bouquets de genêts et surtout les quelques petits arbres qui çà et là dressaient leurs troncs tordus et leurs branches contournées ; de loin ces buissons, ces genêts et ces arbres ressemblaient à des êtres vivants appartenant à un monde fantastique.

Cela était bizarre, et il semblait qu’avec l’ombre la lande s’était transfigurée comme si elle s’était peuplée d’apparitions mystérieuses.

L’idée me vint, je ne sais comment, qu’un autre à ma place aurait peut-être été effrayé par ces apparitions ; cela était possible, après tout, puisque Vitalis m’avait demandé si j’avais peur ; cependant, en m’interrogeant, je ne trouvai pas en moi cette frayeur.

À mesure que je gravissais la pente du monticule, les genêts devenaient plus forts, les bruyères et les fougères plus hautes, leur cime dépassait souvent ma tête, et parfois j’étais obligé de me glisser sous leur couvert.

Cependant je ne tardai pas à atteindre le sommet de ce petit tertre. Mais j’eus beau ouvrir les yeux, je n’aperçus pas la moindre lumière. Mes regards se perdaient dans l’obscurité : rien que des formes indécises, des ombres étranges, des genêts qui semblaient tendre leurs branches vers moi, comme des longs bras flexibles, des buissons qui dansaient.

Ne voyant rien qui m’annonçât le voisinage d’une maison, j’écoutai pour tâcher de percevoir un bruit quelconque, le meuglement d’une vache, l’aboiement d’un chien.

Après être resté un moment l’oreille tendue, ne respirant pas pour mieux entendre, un frisson me fit tressaillir, le silence de la lande m’avait effaré ; j’avais peur. De quoi ? Je n’en savais rien. Du silence sans doute, de la solitude et de la nuit. En tous cas, je me sentais sous le coup d’un danger.

À ce moment même, regardant autour de moi avec angoisse, j’aperçus au loin une grande ombre se mouvoir rapidement au-dessus des genêts, et en même temps j’entendis comme un bruissement de branches qu’on frôlait.

J’essayai de me dire que c’était la peur qui m’abusait, et que ce que je prenais pour une ombre était sans doute un arbuste, que tout d’abord je n’avais pas aperçu.

Mais ce bruit, quel était-il ?