« À m-o-o-ort... »

C'est un grondement, un cri trouble qui devient clameur. On distingue à peine le mot : le ton suffit.

Des anarchistes tentent d'atteindre la tribune ; mais Mao n'est pas venu seul ; ses hommes, maintenant aidés par la foule, en défendent l'accès. Un anarchiste, monté sur les épaules d'un camarade, tente de se faire entendre. Il est aussitôt assailli, jeté à terre, frappé. Bagarre. Nous sortons. Arrivé à la porte, je me retourne : dans la fumée plus dense encore, les costumes clairs, les robes blanches, les hardes bleues ou brunes des ouvriers du port se mêlent, images agitées et brouillées, hérissées de poings au-dessus desquels sautent des casques couleur de craie...

Dans la rue, j'aperçois Mao qui s'en va. Je tente de l'atteindre, sans y parvenir. Peut-être ne souhaite-t-il pas être vu en compagnie d'un blanc, aujourd'hui...

Je vais à l'hôpital, seul, à pied. La façon dont Mao s'est tiré de la situation dans laquelle il était fait honneur à son habileté, mais si un maladroit n'avait pas crié « Coolie » que serait-il advenu ? Une victoire due à un tel hasard est une victoire vaine. D'ailleurs, Mao n'a défendu que lui... Mon compagnon yunnanais m'a dit lorsqu'il m'a quitté : « Et considérez bien, Monsieur, que si Hong avait été présent encore, Monsieur Mao n'aurait peut-être pas triomphé si aisément... »

Triomphé ?

Lorsque j'arrive à l'hôpital, la nuit est tout à fait venue. Aux quatre coins d'un pavillon, sous les palmes, des soldats, parabellum au poing. J'entre. Les couloirs sont déserts, à cette heure. Seul, un infirmier qui dormait, couché sur le canapé de bois découpé de l'entrée, se réveille en entendant sonner mes talons sur le carrelage et me conduit à la chambre de Garine.

Linoléum, murs blanchis à la chaux, large ventilateur, odeur de médicaments, d'éther surtout. La moustiquaire est à demi relevée : Garine semble couché dans un lit à rideaux de tulle. Je m'assieds à son chevet. L'osier du fauteuil glisse sous mes mains moites. Mon corps fatigué se libère ; dehors, les éternels moustiques bourdonnent... Une palme descend du toit, rigide, silhouette de métal sur la nuit molle et sans formes. L'odeur de la décomposition et celle des fleurs sucrées du jardin montent ensemble de la terre, entrent avec l'air tiède, traversées parfois par une autre : eau croupie, goudron et fer. Au loin, la grêle des mah-jongs, des cris chinois, des klaxons, des pétards ; lorsque arrive, comme d'une mare, le vent du fleuve et que nous nous taisons, nous entendons un violon monocorde : quelque théâtre ambulant, ou quelque artisan qui joue, dormant à demi dans sa boutique close de planches. Une lumière rousse, fumée, monte derrière les arbres ; on dirait que là-bas s'achève quelque immense fête foraine : la ville.

Garine, les cheveux en pluie sur le visage, les yeux à demi fermés, le visage exténué, me demande, dès que j'arrive :

- Alors ?