« Commissaire, les nouveaux appareils de prise de vues sont arrivés de Vladivostock. Et nos films sont prêts. Si vous voulez voir la projection ? »

Aussitôt, sur le visage de Garine, l'expression de décision et de dureté reparaît. Et c'est presque du ton ancien de sa voix qu'il répond :

« Allons. »

17 août.

Une partie des troupes ennemies vient d'être battue devant Waïtchéou par l'avant-garde rouge. Nous avons repris la ville : deux canons, des mitrailleuses, des tracteurs et un grand nombre de prisonniers sont tombés entre nos mains. Trois Anglais prisonniers, qui servaient chez Tcheng comme officiers, sont déjà partis pour Canton. Les maisons des notables qui entretenaient des relations amicales avec les officiers ennemis ont été incendiées.

Tcheng regroupe son armée ; avant huit jours, la bataille sera livrée. Tout ce dont dispose la Propagande est employé aujourd'hui ; les chefs des corporations ont reçu l'ordre de faire coller nos affiches par les hommes qu'ils dirigent ; il y a des affiches sur les toits de tôle ondulée, sur les glaces des marchands de vin, dans tous les bars, dans les voitures publiques, sur les pousses, sur les poteaux du marché, sur le parapet des ponts, chez tous les commerçants : collées aux pankas chez les barbiers, tendues sur des bambous chez les marchands de lanternes, posées sur les vitrines dans les bazars, pliées en éventail dans les vitrines des restaurants, fixées aux voitures par du papier gommé dans les garages. C'est un jeu dont la ville tout entière s'amuse ; et partout on voit ces affiches, nombreuses comme en Europe les journaux le matin entre les mains des passants, assez petites (les grandes ne sont pas encore tirées), avec leurs superbes cadets victorieux et leurs soldats cantonais entourés de rayons qui regardent s'enfuir des Anglais hâves et des Chinois verts ; et au-dessous, plus petits, un étudiant, un paysan, un ouvrier, une femme et un soldat qui se tiennent par la main.

Depuis la fin de la sieste, l'enthousiasme a succédé à la gaieté. Des soldats débraillés parcourent les rues en fête ; tous les habitants sont hors de chez eux ; une foule dense longe le quai, lente, grave, tendue par une exaltation silencieuse. Avec fifres, gongs et pancartes, des cortèges défilent, suivis par des enfants. Des étudiants en troupes avancent, brandissant des petits drapeaux blancs qui s'agitent, apparaissent et disparaissent ainsi qu'une écume marine au-dessus des robes et des costumes blancs serrés comme ceux d'une armée. La masse lourde et calme de la foule avance lentement, compacte, s'ouvrant devant les cortèges et laissant derrière eux un sillage hésitant d'où sortent des casques et des panamas levés au bout des bras. Sur les murs, nos affiches, et sur les toits d'immenses pancartes hâtivement peintes traduisent la victoire en images. Le ciel est blanc et bas ; dans la chaleur, la procession avance comme si elle se rendait à un temple. Nombre de vieilles Chinoises suivent, portant sur le dos, dans une toile noire, un enfant somnolent, la mèche dressée. Une lointaine rumeur de gongs, de pétards, de cris et d'instruments monte du sol avec le bruit confus des pas et le claquement assourdi des socques innombrables. Jusqu'à hauteur d'homme la poussière danse, âcre, râpant la gorge, et va se perdre en lents tourbillons dans les petites rues presque désertes, où n'apparaissent plus que quelques attardés qui se hâtent, gênés par leurs habits du jour de l'an. Les volets de presque tous les magasins sont entr'ouverts ou fermés, comme les jours de grandes fêtes.

Jamais je n'ai éprouvé aussi fortement qu'aujourd'hui l'isolement dont me parlait Garine, la solitude dans laquelle nous sommes, la distance qui sépare ce qu'il y a en nous de profond des mouvements de cette foule, et même de son enthousiasme...

« Je ne dis pas qu'il ait tort d'employer la mort de Klein, comme il emploierait autre chose. Ce que j'ai trouvé idiot, ce qui m'a exaspéré, c'est la prétention qu'il a eue de m'obliger à parler, moi, sur sa tombe. Les orateurs sont nombreux. Mais non ! Il est dominé de nouveau par l'insupportable mentalité bolchevique, par une exaltation stupide de la discipline. Ça le regarde ! Mais je n'ai pas laissé l'Europe dans un coin comme un sac de chiffons, au risque de finir à la façon d'un Rebecci quelconque, pour venir enseigner ici le mot obéissance, ni pour l'apprendre. Il n'y a pas de demi-mesures en face de la révolution ! Ah ! là là ! Il y a des demi-mesures partout où il y a des hommes, et non des machines... Il veut fabriquer des révolutionnaires comme Ford fabrique des autos ! Ça finira mal, et avant longtemps. Dans sa tête de Mongol chevelu, le bolchevik lutte contre le Juif : si le bolchevik l'emporte, tant pis pour l'Internationale... »

Prétexte. Là n'est pas la vraie cause de la rupture.