Il se retourne vers nous :
« Dans ces conditions-là... dans ces conditions-là... Il y en a peut-être d'autres, tout de même... Alors... Garine... tu ne penses pas... qu'il faudrait essayer un peu... à tout hasard ?.. »
Pour faire excuser sa terrible négligence, il est prêt, lui qui voulait faire remettre à demain la suite de cet interrogatoire, à faire torturer cet homme « à tout hasard »...
- « On n'en sort pas », murmure Garine entre ses dents.
Puis, à haute voix :
« Pour qu'il raconte des blagues et nous lance sur de fausses pistes ?.. Il ne peut pas avoir de renseignements généraux. Dans le travail des puits, les agents ne sont presque jamais plus de trois. Trois, tu entends ? Pas deux ! »
À son tour, il sonne (quatre fois). Deux soldats entrent et emmènent le prisonnier. Nicolaïeff, qui n'a pas répondu, écarte doucement de la main les éphémères qui tombent toujours sur le bureau, comme s'il lissait son papier, avec un geste d'enfant sage.
Nous rencontrons, dans le couloir, un planton du Commissariat de la Guerre, qui apporte une dépêche : Les troupes de Tcheng commencent à plier.
L'escalier de la maison de Garine, noir : la lampe qui l'éclairait est brisée. La nuit continue, dehors et dans mes nerfs... Mes paupières sont brûlantes, mais je n'ai pas sommeil. De légers frissons parcourent mon corps, comme si je commençais à être ivre ; tandis que je pose lourdement mes pieds, cherchant de l'orteil chaque marche, mes paupières se ferment et je vois, avec un mélange de trouble et de bizarre lucidité, des images déformées : les deux prisonniers, le prisonnier mort (par terre), Nicolaïeff, le mariage grotesque dont parlait Garine, les raies des lumières de la rue, le visage déchiré de Klein, la tache des affiches roses... Je tressaille, comme si je m'éveillais en sursaut, lorsque l'entends la voix de Garine :
« Je ne peux pas m'habituer à cette obscurité ; elle me donne toujours l'impression d'être aveugle... »