On vient nous dire : « Ce sont des valeurs bourgeoises. » Mais qu'est-ce que cette histoire de la définition de l'art par son conditionnement ?
Qu'on me comprenne bien. Je tiens pour juste qu'un philosophe russe - d'ailleurs en Sibérie depuis - ait dit que « la pensée de Platon est inséparable de l'esclavage ». Il est vrai qu'il y a une donnée historique de la pensée, un conditionnement de la pensée. Mais le problème ne se termine pas ici : il commence. Car, enfin, vous, vous avez lu Platon ! Ce n'est tout de même pas en tant qu'esclaves, ni que propriétaires d'esclaves !
Personne dans cette salle - pas plus moi que les autres - ne sait quels sentiments animaient un sculpteur égyptien lorsqu'il sculptait une statue de l'Ancien Empire ; mais il n'en est pas moins vrai que nous regardons cette statue avec une admiration que nous ne sommes pas allés chercher dans l'exaltation des valeurs bourgeoises ; et le problème qui se pose, c'est précisément de savoir ce qui assure la transcendance partielle des cultures mortes.
Je ne parle pas ici d'éternité ; je parle de métamorphose. L'Égypte a reparu pour nous ; elle avait disparu pendant plus de quinze cents ans. La métamorphose est imprévisible ? Eh bien ! nous sommes en face d'une donnée fondamentale de la civilisation, qui est l'imprévisibilité des renaissances, mais j'aime mieux un monde imprévisible qu'un monde imposteur.
Le drame actuel de l'Europe, c'est la mort de l'homme. À partir de la bombe atomique, et même bien avant, on a compris que ce que le XIXe siècle avait appelé « progrès » exigeait une lourde rançon. On a compris que le monde était redevenu dualiste, et que l'immense espoir sans passif que l'homme avait mis en l'avenir n'était plus valable.
Mais ce n'est pas parce que l'optimisme du XIXe siècle n'existe plus qu'il n'y a plus de pensée humaine ! Depuis quand la volonté s'est-elle fondée sur l'optimisme immédiat ? S'il en était ainsi, il n'y aurait jamais eu de Résistance avant 1944. Selon une vieille et illustre phrase : « Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre... » - vous connaissez la suite.
L'homme doit être fondé à nouveau, oui : mais pas sur des images d'Épinal. L'Europe défend encore les valeurs intellectuelles les plus hautes du monde. Et pour le savoir il suffit de la supposer morte. Si, sur le lieu qui fut Florence, sur le lieu que fut Paris, on en était au jour où « s'inclineront les joncs murmurants et penchés », croyez-vous véritablement qu'il faudrait un temps très long pour que ce qu'ont été ces lieux illustres se retrouve dans la mémoire des hommes comme des figures sacrées ?
Il n'y a que nous pour ne plus croire à l'Europe : le monde regarde encore avec une vénération craintive et lointaine ces vieilles mains qui tâtonnent dans l'ombre...
Si l'Europe ne se pense plus en mots de liberté, mais en termes de destin, ce n'est pas la première, fois. Ça n'allait pas très bien, au temps de la bataille de Mohacz. Ça n'allait pas très bien lorsque Michel-Ange gravait sur le piédestal de La Nuit : « Si c'est pour voir la tyrannie, ne te réveille pas ! »
Il n'est donc pas question de soumission de l'Europe. Qu'on nous fiche la paix avec ces histoires ! Il y a, d'une part, une hypothèse : l'Europe devient un élément capital de la civilisation atlantique. Et il y a une question : que devient l'Europe dans la structure soviétique ? La civilisation atlantique appelle et, au fond (en tant que culture), respecte encore l'Europe ; la structure soviétique dédaigne son passé, hait son présent et n'accepte d'elle qu'un avenir où ne reste exactement rien de ce qu'elle fut.