« Absurde. Je ne veux nullement dire : déraisonnable. Qu'on la transforme, cette société, ne m'intéresse pas. Ce n'est pas l'absence de justice en elle qui m'atteint, mais quelque chose de plus profond, l'impossibilité de donner à une forme sociale, quelle qu'elle soit, mon adhésion. Je suis a-social comme je suis athée, et de la même façon. Tout cela n'aurait aucune importance si j'étais homme d'étude ; mais je sais que tout le long de ma vie je trouverai à mon côté l'ordre social, et que je ne pourrai jamais l'accepter sans renoncer à tout ce que je suis. »

Et, peu de temps après : « Il y a une passion plus profonde que les autres, une passion pour laquelle les objets à conquérir ne sont plus rien. Une passion parfaitement désespérée - un des plus puissants soutiens de la force ».

Envoyé à la légion étrangère de l'armée française en août 1914, déserte à la fin de 1915.

Faux. Il ne fut pas envoyé à la légion : il s'y engagea. Assister à la guerre en spectateur lui parut impossible. L'origine du conflit, lointaine, lui était indifférente. L'entrée des troupes allemandes en Belgique lui sembla témoigner d'un sens lucide de la guerre ; et, s'il choisit la légion, ce fut seulement en raison de la facilité avec laquelle il put y entrer. De la guerre, il attendait des combats : il y trouva l'immobilité de millions d'hommes passifs dans le vacarme. L'intention de quitter l'armée, qui couva longtemps en lui, devint une résolution un jour que l'on distribua de nouvelles armes pour un nettoyage de tranchées. Jusque-là, les légionnaires, à l'occasion, avaient reçu de courts poignards, qui semblaient être encore des armes de guerre ; ils reçurent ce jour-là des couteaux neufs, à manche de bois marron, à large lame, semblables, d'une façon ignoble et terrible, à des couteaux de cuisine...

Je ne sais comment il parvint à partir et à gagner la Suisse ; mais il agit cette fois avec une grande prudence, car il fut porté disparu. (C'est pourquoi je vois avec étonnement cette mention de désertion dans la note anglaise. Il est vrai qu'il n'a, aujourd'hui, aucune raison de la tenir secrète...)

Perd sa fortune dans diverses spéculations financières.

Il fut toujours joueur.

Dirige à Zurich, grâce à sa connaissance des langues étrangères, une maison d'Éditions pacifistes. S'y trouve en rapport avec des révolutionnaires russes.

Fils d'un Suisse et d'une Russe, il parlait l'allemand, le français, le russe, et l'anglais qu'il avait appris au collège. Il ne dirigea pas une maison d'éditions, mais le service des traductions d'une société dont les éditions n'étaient pas, par principe, pacifistes.

Il eut, comme le dit le rapport de police, l'occasion de fréquenter quelques jeunes hommes du groupe bolchevik. Il comprit vite qu'il avait affaire cette fois, non à des prédicateurs, mais à des techniciens. Le groupe était peu accueillant ; seul, le souvenir de son procès qui, dans ce milieu n'était pas encore oublié, lui avait permis de n'en être pas reçu comme un importun ; mais n'étant pas lié à son action (il n'avait pas voulu être membre du parti, sachant qu'il n'en pourrait supporter la discipline et ne croyant pas à une révolution prochaine) il n'eut jamais avec ses membres que des relations de camaraderie. Les jeunes hommes l'intéressaient plus que les chefs, dont il ne connaissait que les discours, ces discours prononcés sur le ton de la conversation, dans des petits cafés enfumés, devant une vingtaine de camarades affalés sur les tables, et dont le visage seul exprimait l'attention. Il ne vit jamais Lénine. Si la technique et le goût de l'insurrection chez les bolcheviks le séduisaient, le vocabulaire doctrinal, et, surtout, le dogmatisme qui les chargeait l'exaspéraient. À la vérité, il était de ceux pour qui l'esprit révolutionnaire ne peut naître que de la révolution qui commence, de ceux pour qui la révolution est, avant tout : un état de choses.