J'en doute.

DEUXIÈME PARTIE

PUISSANCES

Juillet

Cris, appels, protestations, ordres des policiers, le vacarme d'hier soir recommence. Cette fois c'est le débarquement. À peine regarde-t-on Shameen aux petites maisons entourées d'arbres. Tous observent le pont voisin protégé par des tranchées et des fils de fer barbelés, et, surtout, les canonnières anglaises et françaises toutes proches dont les canons sont dirigés vers Canton. Un canot automobile nous attend, Klein et moi.

Voici la vieille Chine, la Chine sans Européens. Sur une eau jaunâtre, chargée de glaise, le canot avance comme dans un canal, entre deux rangs serrés de sampans semblables à des gondoles grossières avec leur toiture d'osier. À l'avant, des femmes presque toutes âgées cuisinent sur des trépieds, dans une intense odeur de graisse brûlée ; souvent, derrière elles, apparaît un chat, une cage ou un singe enchaîné. Les enfants nus et jaunes passent de l'un à l'autre, faisant sauter comme un plumeau plat la frange unique de leurs cheveux, plus légers et plus animés que les chats malgré leurs ventres en poire de mangeurs de riz. Les tout petits dorment, paquets dans un linge noir accroché au dos des mères. La lumière frisante du soleil joue autour des arêtes des sampans et détache violemment de leur fond brun les blouses et les pantalons des femmes, taches bleues, et les enfants grimpés sur les toits, taches jaunes. Sur le quai, le profil dentelé des maisons américaines et des maisons chinoises : au-dessus, le ciel sans couleur à force de lumière ; et partout, légère comme une mousse, sur les sampans, sur les maisons, sur l'eau, cette lumière dans laquelle nous pénétrons comme dans un brouillard incandescent.

Nous accostons. Une auto qui nous attendait nous emmène aussitôt à vive allure. Le chauffeur, vêtu de l'uniforme de l'armée, fait ronfler sans cesse son klaxon, et la foule reflue précipitamment, comme poussée par un chasse-neige. À peine ai-je le temps d'entrevoir, perpendiculairement à notre course, une multitude bleue et blanche - beaucoup d'hommes en robes - encadrée par des perspectives de stores ornés de gigantesques caractères noirs et constamment trouée par les marchands ambulants et les manœuvres qui avancent au pas gymnastique, le corps déjeté, l'épaule courbée sous un bambou aux extrémités duquel pendent de lourdes charges. Un instant, apparaissent des ruelles aux dalles crevassées qui finissent dans l'herbe devant quelque bastion à cornes ou quelque pagode moisie. Et, dans un coup de vent, nous distinguons en la croisant l'auto d'un haut fonctionnaire de la République, avec ses deux soldats, parabellum au poing, debout sur les marchepieds.

Quittant le quartier commerçant de la ville, l'auto s'engage sur un boulevard tropical bordé de maisons entourées de jardins, sans promeneurs, où l'éclat blanchâtre et mat de la chaussée brûlante n'est taché que de la silhouette clopinante d'un marchand de soupe bientôt disparu dans une ruelle. Klein, qui va chez Borodine, me quitte devant une maison de style colonial - toit débordant et vérandas - entourés d'une grille semblable à celles qui ornent les chalets des environs de Paris : la maison de Garine. La porte de fer est poussée. Je traverse un petit jardin et parviens à une seconde porte gardée par deux soldats cantonais en uniforme de toile grise. L'un prend ma carte et disparaît. J'attends en regardant l'autre : avec sa casquette plate et son parabellum à la ceinture, il me rappelle les officiers du tsar ; mais sa casquette est rejetée sur l'arrière de sa tête et il est chaussé d'espadrilles. L'autre revient. Je peux monter.

Un petit escalier d'un étage, puis une pièce très vaste, qui communique par une porte avec une autre pièce où des hommes parlent à voix assez haute. Cette partie de la ville est tout à fait silencieuse ; à peine entend-on par instants, derrière les aréquiers dont les palmes emplissent deux fenêtres, des trompes d'autos éloignées ; la porte n'est bouchée que par une natte et je distingue les paroles prononcées en anglais dans l'autre chambre. Le soldat me montre la natte et s'en va.

« ...que l'armée de Tcheng-Tioung-Ming s'organise...