- Tu lui avais bien dit de laisser...
- De ta part et de la part de Borodine (à propos, il va mieux, Borodine, il viendra sans doute bientôt). Hong n'en fait plus qu'à sa tête.
- Il savait que Sia-Tcheou nous soutenait ?
- Fort bien. Mais peu lui importait ! Sia-Tcheou était trop riche... Aucun pillage, comme d'habitude...
Garine hoche la tête sans répondre. Nous arrivons.
J'accompagne Nicolaïeff, prends dans son bureau les dossiers des derniers rapports de Hongkong et redescends. Lorsque j'entre dans le bureau de Garine, je me heurte à Hong qui prend congé. Il parle avec un accent très fort, d'une voix presque basse où l'on devine une rage mal dominée :
- Vous devez juger ce que j'écris. C'est bien. Mais non mes sentiments. La torture - moi je pense - est, là, une chose juste. Parce que la vie d'un homme de la misère est une torture longue. Et ceux qui enseignent aux hommes de la misère à supporter cela doivent être punis, prêtres chrétiens ou autres hommes. Ils ne savent pas. Ils ne savent pas. Il faudrait - je pense - les obliger (il souligne le mot d'un geste, comme s'il frappait) à comprendre. Ne pas lâcher sur eux les soldats. Non. Les lépreux. Le bras d'un homme se transforme en boue, et coule ; l'homme il vient me parler de résignation, alors c'est bien. Mais cet homme-là, lui, il dit autre chose... »
Et il sourit en s'en allant, d'un sourire qui découvre ses dents et donne tout à coup à son visage haineux une expression presque enfantine.
Garine, soucieux, réfléchit. Lorsqu'il relève la tête, son regard rencontre le mien...
- J'ai fait prévenir l'évêque, dit-il, du danger que courent ses missionnaires. Leur départ est devenu nécessaire, mais pas leur massacre.