« En attendant, il n'y a qu'une solution, reprend-il : l'abandon de la grève générale. Toute l'Asie suit enfin le combat que nous avons engagé : il suffit que Hongkong, aux yeux de tous, reste paralysé. La grève des gens de mer, marins et coolies, complète, surveillée par les syndicats, suffira. Hongkong sans bras vaut Hongkong désert, et nous avons grand besoin, ici, de l'argent de l'Internationale, grand besoin !..

Et il commence à écrire un rapport, car les décisions qui engagent l'Internationale sont prises par Borodine. La lumière accuse les saillies et les rides de son visage penché. La plus ancienne puissance de l'Asie reparaît : les hôpitaux de Hongkong, abandonnés par leurs infirmiers, sont pleins de malades, et, sur ce papier que jaunit la lumière, c'est encore un malade qui écrit à un autre malade...

2 heures.

La nouvelle attitude de Hong inquiète Garine à l'extrême. Il compte sur lui pour le délivrer de Tcheng-Daï ; mais si les rapports des indicateurs lui permettent de savoir que Hong n'attendra pas d'être mis en accusation pour agir, et que la certitude où il est de n'avoir pas encore la police contre lui le pousse à agir rapidement, il ne sait rien de ce que doit être l'action du terroriste. En lui, me dit-il, un personnage singulier, depuis quelque temps, apparaît : sous l'apparente culture, faite uniquement de méditations sur quelques idées virulentes trouvées au hasard des livres et des conversations, le Chinois inculte, le Chinois qui ne sait pas lire les caractères, remonte et commence à dominer celui qui lit les livres français et anglais ; et ce nouveau personnage, lui, est soumis tout entier à la violence de son caractère et de la jeunesse, et à la seule expérience qui soit vraiment sienne : celle de la misère... Il a vécu, adolescent, parmi des hommes dont la misère formait l'univers, tout près de ces bas-fonds des grandes villes chinoises hantés des malades, des vieillards, des affaiblis de toute sorte, de ceux qui meurent de faim quelque jour et de ceux, beaucoup plus nombreux, qu'une nourriture de bête entretient dans une sorte d'hébétude et de constante faiblesse. Pour ceux-là, dont l'unique souci est de parvenir à s'assurer quelque pitance, la déchéance est presque toujours si complète qu'elle ne laisse pas même place à la haine. Sentiments, cœur, dignité, tout s'est écroulé et des élans de rancœur et de désespoir apparaissent à peine, çà et là, comme, au-dessus de la masse des haillons et des corps roulés dans la poussière, ces têtes, les yeux ouverts, appuyés sur les pilons donnés par les missionnaires... Mais pour d'autres, pour ceux qui deviennent à l'occasion soldats ou brigands, pour ceux qui sont encore capables de quelque sursaut, qui préparent des combinaisons compliquées pour parvenir à acheter du tabac, la haine existe, tenace, fraternelle. Ils vivent avec elle, dans l'attente de ces journées où les troupes qui fléchissent sont prêtes à appeler à leur aide les pillards et les incendiaires. Hong s'est libéré de la misère ; mais il n'a pas oublié sa leçon, ni l'image du monde qu'elle fait apparaître, féroce, colorée par la haine impuissante. « Il n'y a que deux races, dit-il, les mi-sé-ra-bles et les autres. » Le dégoût qu'il a des puissants et des riches, formé dans son enfance, est tel qu'il ne souhaite ni puissance ni richesse. Peu à peu, à mesure qu'il s'est éloigné de ses cours des Miracles, il a découvert qu'il ne haïssait point le bonheur des riches, mais le respect qu'ils avaient d'eux-mêmes. « Un pauvre, dit-il encore, ne peut pas s'estimer. » Cela, il l'accepterait s'il pensait avec ses ancêtres que son existence n'est pas limitée au cours de sa vie particulière. Mais, attaché au présent de toute la force que lui donne sa découverte de la mort, il n'accepte plus, ne cherche plus, ne discute plus ; il hait. Il voit dans la misère une sorte de démon doucereux, sans cesse occupé à prouver à l'homme sa bassesse, sa lâcheté, sa faiblesse, son aptitude à s'avilir. Sans nul doute, il hait avant tout l'homme qui se respecte, qui est sûr de lui-même ; impossible d'être plus profondément révolté contre sa race. C'est son dégoût de la respectabilité, vertu chinoise par excellence, qui l'a conduit dans les rangs des révolutionnaires. Comme tous ceux que la passion anime, il s'exprime avec force, ce qui lui donne de l'autorité ; et cette autorité est accrue par le caractère extrême de sa haine des idéalistes - de Tcheng-Daï en particulier - à laquelle on prête à tort des causes politiques. Il hait les idéalistes parce qu'ils prétendent « arranger les choses ». Il ne veut point que les choses soient arrangées. Il ne veut point abandonner, au bénéfice d'un avenir incertain, sa haine présente. Il parle avec rage de ceux qui oublient que la vie est unique, et proposent aux hommes de se sacrifier pour leurs enfants. Lui, Hong, n'est point de ceux qui ont des enfants, ni de ceux qui se sacrifient, ni de ceux qui ont raison pour d'autres qu'eux-mêmes. Que Tcheng-Daï, dit-il, cherchant comme d'autres sa nourriture auprès des égouts, ait donc le plaisir d'entendre un honorable vieillard lui parler de la justice ! Il ne veut voir dans le vieux chef tourmenté que celui qui prétend, au nom de la justice, le frustrer de sa vengeance. Et, pensant aux confuses confidences de Rebecci, il juge que trop d'hommes se sont laissé détourner de leur seule vocation par l'ombre d'un idéal quelconque. Il entend ne pas terminer sa vie en louant des oiseaux mécaniques, ne pas laisser l'âge s'imposer à lui. Ayant entendu réciter ce poème d'un Chinois du Nord :

Je combats seul et gagne ou perds

Je n'ai besoin de personne pour me rendre libre.

Je ne veux pas que nul Jésus-Christ pense

Qu'il pût jamais mourir pour moi,

il s'est hâté de l'apprendre par cœur. L'influence de Rebecci, puis celle de Garine, n'ont fait que développer le besoin qu'il a d'un réalisme furieux, tout entier soumis à la haine. Il considère sa vie comme pourrait le faire un phtisique encore plein de force, mais sans espoir ; et, dans l'ensemble extrêmement trouble de ses sentiments la haine met un ordre sauvage, brutal, et prend le caractère d'un devoir.

Seule, l'action au service de la haine n'est ni mensonge, ni lâcheté, ni faiblesse ; seule, elle s'oppose suffisamment aux mots. C'est ce besoin d'action qui a fait de lui notre allié ; mais il trouve que l'Internationale agit trop lentement, qu'elle ménage trop de gens ; par deux fois, cette semaine, il a fait assassiner des hommes qu'elle voulait protéger. « Chaque meurtre accroît la confiance qu'il a en lui, dit Garine, et il prend peu à peu conscience de ce qu'il est profondément : un anarchiste. La rupture entre nous est prochaine. Pourvu qu'elle ne se produise pas trop tôt ! »