Or, ce moderne tant épris de nouveau et d’idéal, qui ne regarde point en arrière, est de cette vieille bourgeoisie qu’il a fait trembler par sa violence, de cette bourgeoisie sagement conservatrice qui le proscrit comme un réfractaire.
De siècle en siècle, ses aïeux, du côté paternel et maternel, étaient notaires, et l’un d’eux—peut-être le premier révolté de la race?—fut décapité en place publique, à Mortagne, sous Louis XIII. Dans ces antiques familles normandes, issues du Calvados et de l’Orne, la charge passa régulièrement de mains en mains jusqu’à la génération dont est sorti M. Octave Mirbeau. Son père était médecin et l’un de ses oncles se fit prêtre.
M. Octave Mirbeau est né le 15 février 1850 à Trévières, qui est un petit chef-lieu de canton entre Bayeux et Isigny. Trévières est le pays de sa mère, Regmalard celui de son père. Il vécut son enfance un peu dans l’un, beaucoup dans l’autre, gardant du premier une mémoire attendrie, et du second une horreur presque haineuse. Sans doute aussi sa mère, qui était une femme enthousiaste, délicate, un peu névrosée, et qu’il adorait, mettait dans ce petit coin de campagne une âme accordée aux premiers soubresauts de la sensibilité vague de l’enfant.
Elle mourut jeune, laissant tout désemparé ce petit être dont l’imagination et la nervosité, déjà exaltées à son contact, ne trouvèrent plus l’unisson près de lui, et qui fut dès lors rejeté à une «enfance solitaire et morte, sur laquelle aucune clarté ne se leva».
Les débuts du Calvaire et de L’abbé Jules où souffrent Jean Mintié et le petit Dervelle, enfants incompris, sans affection ou stupidement aimés, enviant les câlineries chaudes dont on entoure les autres, et finalement recroquevillés dans un isolement craintif, sont bâtis avec des souvenirs que l’on sent là douloureux encore.
A Regmalard, quasi orphelin dans une grande maison lugubre, le jeune Octave s’ennuyait, s’enfermait en lui-même, silencieux, mais les yeux braqués comme ceux des petits abandonnés. Parfois il avait cependant des toquades fougueuses, de brusques poussées d’audace folle, et Edmond de Goncourt rapporte ces paroles d’une cousine devant qui il prononçait le nom de Mirbeau: «Mais c’est le fils du médecin de Regmalard, de l’endroit où nous avons notre propriété... eh bien, je lui ai donné deux ou trois fois des coups de fouet à travers la tête... Ah! le petit affronteur que c’était quand il était enfant... il avait, par bravade, la manie de se jeter sous les pieds des chevaux de mes voitures et de celles des d’Andlau.»
Le collège avec sa vie en commun, ses camaraderies, ses jeux, aurait pu remettre d’aplomb cette existence précocement inquiète, réconforter cette âme trop tôt débilitée. Mais son père le mit interne à Vannes, chez les Jésuites, et là commença une longue suite de vexations et d’épreuves, dont M. Octave Mirbeau tient encore aujourd’hui rigueur à ses maîtres. Toute cette misère d’écolier se déroule page à page dans Sébastien Roch, et l’histoire du fils du quincaillier est faite avec les souffrances du fils du médecin.
Le collège Saint-François-Xavier, essentiellement aristocratique, fut, jusqu’à l’expulsion des Jésuites, une pépinière de la noblesse où les Pères donnaient «une éducation de haut ton, religieuse et mondaine à la fois, comme il en faut à de jeunes gentilshommes nés pour faire figure dans le monde et y perpétuer les bonnes doctrines et les belles manières».
L’instruction y était nulle, les sports développés, et intense un enseignement religieux et politique tout ensemble où Dieu ne se dissociait point du Roi, où le Sacré-Cœur ne marchait qu’avec des zouaves pontificaux, la Vierge qu’avec Jeanne d’Arc, et où les cérémonies n’allaient jamais sans bannières, sans panaches, sans cantiques guerriers, comme si, dans une scène renouvelée d'Athalie, des lévites armés dussent paraître soudain pour instaurer, à la force du glaive et au chant des hymnes, Henri V sur le trône des aïeux. Car, avant l'âge de raison même, tous ces enfants qui avaient nom: de Villèle, de Polignac, de la Bourdonnaie, de Beuvron, de Cintré, etc..., défendaient une cause, la cause de leur fortune, sous l’entraînement des bons Pères qui arboraient des noms d’une noblesse aussi authentique.
Qu’on se rappelle l’effarouchement du petit Sébastien, le roturier, tombé dans cette fosse aux nobles. C’est autour de lui une levée de mépris, de méchanceté insultante qui va jusqu’aux coups, parce qu’il n’a point de chasse, point de chevaux, qu’il ne fréquente aucun salon, n’a pas d’opinion politique, qu’il s’appelle Roch, que son père est quincaillier! Et les Jésuites qui se nomment de Kern, de Malherbe... feignent de ne pas voir, pour masquer leur complicité.