P’tit Pierre s’émerveillait. Jamais il n’avait vu de port aussi vaste, ni tant de bateaux de toutes les formes et de toutes les tailles. Des bâtiments charbonneux, larges comme des cathédrales, la mâture écourtée et des ancres de deux tonnes pendues à l’écubier; des paquebots à étages, sommés de cheminées comme des tours; des longs-courriers galeux qui sentent les épices; des bijoux de yachts, voilés de soie crême; des barques multicolores, des remorqueurs pansus, et des torpilleurs de l’Etat, grisâtres, menus, dont les flammes traînent de la pomme du mât jusqu’au pont.
La variété des pavillons surtout l’étonna. Il avait bien appris, à l’école, le nom des peuples partagés sur le globe, mais il n’imaginait rien au delà de l’Herbaudière. Cette fois il crut voir les nations, dans l’étamine superbe aux tons violents, et il sentit autour de lui la terre immense et merveilleuse.
Des accords de musique soufflaient, par bouffées, de la ville, parmi des poussières de charbon et des âcreurs de houille. De chaleur, le coaltar coulait sur les coques. On accosta. P’tit Pierre saisit la bourriche, qui contenait le pâté de bernache, la bouteille et le tricot neuf, destinés à son frère, et débarqua derrière le père Clémotte.
Le vieux l’entraîna par les quais où le soleil tombait d’aplomb. Une gaieté turbulente pétillait dans les auberges. Des lanternes vénitiennes et des drapeaux décoraient les rues où déboulait la foule, par bandes, bras dessus, bras dessous. Ils découvrirent le Lansquenet au quai des Pêcheries.
Fin de lignes, ras l’eau, les cheminées trapues, les mâts grêles, il exprimait la force et la légèreté. Une odeur d’huile chaude et de saumure l’enveloppait. Sous les pas des hommes, les tôles sonnaient.
Pensive et muette, la foule était massée devant ce fuseau d’acier dans quoi on enferme des hommes pour en massacrer d’autres, et dont les nations s’enorgueillissent plus il va vite et tue loin. Elle admirait et craignait à la fois. La puissance et la précision de l’engin l’enthousiasmaient, mais au fond de sa chair, une fibre se crispait, parce qu’elle sentait la guerre qui est de la souffrance, de la mort; et elle regardait avec des yeux de condamné.
Florent parut, les souliers luisants, le col raide, la vareuse nette. Il rit, embrassa P’tit Pierre largement, sans respect humain, au milieu des curieux, parce que c’est bon de retrouver le pays, la mère, le papa, tout ce qui tient si dur au cœur des hommes, dans un gros baiser qui claque sur la joue de son frère. Et puis on s’en fut prendre le coup de l’arrivée, une bonne bouteille, au Café de la Marine.
P’tit Pierre était fier parce qu’on les regardait. Depuis le matin il vivait une existence éblouissante et il ne parla que de lui, de sa traversée:
—Tu sais j’ suis v’nu à bord du Laissez-les dire...
Florent dut lui arracher des nouvelles du pays et empoigner la bourriche où il fouilla lui-même.