—Ah! ils le verront bien quand ton sloop s’alignera avec eux autres! appuya François.

Mais Théodore n’approuva pas; il aurait voulu un nom plus héroïque.

Le soir même la nouvelle fut portée à l’Herbaudière par Louchon, le facteur, qui a l’œil gauche dévié. Il va chaque jour à la ville chercher le courrier et fait les commissions pour un verre de vin. Il ramène souvent de la viande dans sa besace parce qu’au village il n’y a pas de boucher. Il déballe au cabaret, où s’abrite la poste, les potins amassés en route. Ce fut là que le père Piron, qui buvait ses quatre sous d’eau-de-vie, apprit le nom de la barque à Coët: Le Dépit des Envieux.

Le père Piron descendit à la jetée où débarquent les gars au retour de la pêche. Les canots se hâtent, s’amarrent aux échelles montant à pic le long du granit, comme un troupeau de bêtes, la tête pressée vers le râtelier. La sardine brille en gros tas d’argent sur leur plancher et les pêcheurs la rangent activement, par centaines, dans les balles. Des conversations aiguës, mêlées de jurons, s’échangent pour les marchés. Des femmes tricotent des bas groseille, guettent leurs hommes et jargaudent en clair patois vendéen. Des civières passent, chargées de paniers, d’où l’eau goutte en laissant des traces. Ça sent fort et bon les entrailles de la mer. Les sabots battent la jetée; le vent grésille dans les filets bleus étendus sur le garde-fou. Et de l’ouest rouge que coupent les hauts phares du Pilier, les derniers sloops accourent, leurs grandes voiles éployées en ciseaux, comme des ailes.

La Gaude était là, les mains sur ses fortes hanches, et les gars riaient des yeux et l’apostrophaient en la frôlant. Le père Piron lui confia l’affaire:

—Tu sais pas que Coët a nommé son bateau Le Dépit des Envieux...

Elle fit la moue, mécontente.

—C’est pour nous mettre à défi peut-être!

Alors de l’un à l’autre on se passa le mot. Il courut sur la jetée parmi le travail; les femmes le dirent aux vieux et les galants qui vont attendre à la sortie des usines les filles tout imprégnées d’odeurs d’huile et de poisson, le répétèrent aux «connaissances» en les lutinant pour rire. Puis lorsque la nuit tomba, les hommes, qui ont coutume de fumer des pipes en causant, assis sur la murette devant l’auberge à Zacharie, commentèrent le fait et conclurent que Coët était vraiment un mauvais garçon pour les braver jusque dans le nom de sa barque. Et ils décidèrent d’aller en troupe le dimanche suivant voir ce fameux bateau.

Les gens de l’Herbaudière ne prennent jamais la mer le dimanche, non point en l’honneur du bon Dieu ou parce que c’est le jour du curé, mais simplement parce que les usines ferment et n’achètent pas la sardine. D’ailleurs les hommes ne vont guère à la messe qui est l’affaire des femmes.