—N’y a tel que ça pour lester un bateau!
Et le jour du lancement vint avec le gros de l’eau.
Un matin Théodore attacha sur l’étrave un bouquet de passeroses et fixa au tableau le drapeau tricolore. A trois heures la marée baignerait le chantier et les Goustan s’affairaient. On fut quérir Malchaussé, avec son cric, pour soulever l’avant de la barque. Alors, débarrassée des épontilles, elle monta au-dessus des hommes, géante, haussée jusqu’au toit. Et Urbain effaçait une à une les écorchures, d’un pinceau soigneux.
Le temps se plombait et le vent d’ouest déchirait à la course le manteau des nuages, au travers duquel tombaient des raies de soleil sur le marais où tournait la mouette criarde. Les arbres ployaient de l’échine; la toiture du chantier frémissait par secousses; l’eau du port, limoneuse, ressaquait en clapotis.
Des curieux arrivèrent, se tassèrent près des cloisons. Des gens s’amassèrent en groupe, sur le quai, autour du douanier important et phraseur. François guettait la marée, tandis que, sous l’œil économe de grand-père, Théodore distribuait, avec parcimonie, le suif lubrifiant au long de la glissière.
—La mer est pleine, allons-y les enfants!
A cet ordre, Urbain trépigna sur la berge en appelant, à force de moulinets, une coiffe blanche qui se hâtait sur le sentier du côté de l’écluse.
—Mais dépêche-té donc!
La Marie-Jeanne fonçait contre le vent, le jupon collé aux cuisses, remorquant à bout de brasson petit Jean qui sautillait dans des galoches. Elle s’excusa: elle avait dû attendre la Viel pour lui confier les autres gars. Mais, sans gronder, Coët lui prit la main, l’entraîna en haut du chantier et se croisa les bras auprès d’elle.
Léon venait de monter à bord avec le jeune Goustan. Les accores s’abattirent. La barque fut libre, d’aplomb sur sa quille; on entendit grincer l’outil de François qui sciait la savate. Immobile et redressé, avec de la joie sur la face, le père Goustan tendait l’œil à pleines bésicles.