Le Dépit des Envieux était à son mouillage, dans l’abri de l’Herbaudière. Urbain Coët avait établi son corps-mort derrière le double rang de chaloupes parallèle à la jetée, et du côté de terre, en sorte que, de sa maison, il pouvait avoir sa barque à l’œil. Le vieux canot, avec lequel il pêchait les cancres et la lubine dans les rochers de l’île, remis à neuf et peint aux couleurs du sloop, était amarré à son flanc, comme un petit serré contre une mère. Et toutes les autres barques avaient également, autour d’elles, une ou deux petites embarcations qui jouaient sur les houles sans jamais s’écarter.
La brise d’ouest qui soufflait le jour du lancement avait forci au décroit de la marée. Les drapeaux des usines vibraient, sur les drisses arquées. La nue, fumeuse, dérivait d’une masse vers l’est et montait sans cesse de l’horizon où la mer était noire. Plus près, des moutons mêlaient à son vert profond leurs cabrioles blanches. La mer remplissait l’air de son bruit, criait en écumant dans les rochers de la pointe, bombardait à coup de vagues la jetée sonore, roulait les barques à bout de chaînes, ressaquait au long des cales et venait s’aplatir, amollie, brisée, sur la plage où le vent faisait courir le sable au ras du sol en grésillant.
Chez Coët, on travaillait à monter des filets tandis que la Marie-Jeanne, en tablier de serpillière, préparait la teinture. Le vent ronflait sous les portes, et, dans la cour, du chaume tournait avec un bruit soyeux. Au-dessus du marais, les moulins prudents ne dressaient plus dans l’air tumultueux que l’arête sans prise de leurs ailes.
On entendait la mer qui tourmentait la côte et se battait au large. Il n’y avait dehors qu’un groupe de causeurs à l’abri du canot de sauvetage.
Terrés au foyer ou à boire chez Zacharie, dont la buvette affiche en lettres d’un pied la rubrique prétentieuse: Au XXe Siècle, les hommes attendaient l’embellie pour sortir. Et de temps à autre ils venaient à la jetée, sonder la mer menaçante avec de l’inquiétude au ventre et au cœur aussi, à cause des gosses et de la femme.
De sa fenêtre, la Marie-Jeanne voyait danser la mâture neuve du Dépit des Envieux où clapotait un gréement clair; le pont, rayé de coutures, lui apparaissait par intervalle au roulis; et elle était fière, parce qu’il n’y avait pas, dans le port, une autre barque si propre et si légère au dos des vagues.
A bord la Marie-Jeanne connaissait quatre bonnes paillasses, remplies de varech bien séché et mises en place par elle, le jour où Le Dépit des Envieux prit mouillage à l’Herbaudière pour la première fois, quatre bonnes paillasses carrelées de gris et de violet, où l’on enfonçait en se couchant et qui vous tenaient la chair, la serraient, la calaient de tous côtés si douillettement! N’était-elle pas tombée sur l’une qui l’avait reçue comme des bras ouverts l’autre soir!... Elle était seule à bord, avec son homme qui la contemplait arranger les couchettes, le corsage dégrafé parce qu’il faisait chaud dans le ventre du bateau. Et brusquement voilà son Urbain qui l’empoigne, la roule et se glisse sur elle en heurtant son échine au plafond bas. Elle avait crié, à cause de sa coiffe, elle avait ri, et puis ma foi, c’était si bon d’être prise comme ça tout d’un coup, mangée, happée comme qui dirait... Elle se rappelait le carré de nuage, à perte de vue, que découpait le capot au-dessus d’elle; les sonorités de la coque amplifiant le fouettement des drisses; et qu’au roulis, de peur de tomber, elle cramponnait les reins nerveux de son gars. Ah! les bonnes paillasses! le bon souvenir! que Coët nommait en riant: le coup du baptême.
La Marie-Jeanne était heureuse, parce que son homme penserait mieux à elle dans cette couchette où il l’avait «fait mourir», parce qu’elle avait laissé là beaucoup de sa grande joie d’amour qui demeurerait comme une petite âme au cœur même du bateau.
Et pourtant, la bourrasque persistante l’inquiétait. Depuis son lancement, Le Dépit des Envieux n’avait pu se mesurer avec les autres et battre la mer libre pour laquelle il était fait. Urbain ne soufflait mot, mais son visage se fermait davantage et elle sentait que le temps lui durait à terre. Les hommes pouvaient haïr sa barque, mais la mer, pourquoi n’était-elle pas plus clémente? La Marie-Jeanne s’efforçait d’être gaie, active, mais quand son homme ne l’entendait pas, elle disait volontiers «qu’ils n’avaient pas de chance!»
Enfin le soleil reparut. Au ciel à peu près nettoyé, flottaient encore de grands nuages fous, comme des oiseaux perdus derrière un vol passé, et leur ombre, sur l’océan, déplaçait des taches sombres, immenses. Dans le matin pâle les vareuses bleues se pressèrent vers la jetée. Les canots débordaient, accostaient les chaloupes; les avirons heurtaient les coques, battaient l’eau, et déjà les sloops appareillaient au cri des poulies. Le soleil bas frappait l’intérieur de la digue, allumant les granits blonds qui, comme un mur d’or, se reflétaient dans la mer plate.