Les malheureux n’eurent que le temps de courir aux canots, et de rallier leurs sloops à toute godille, traqués par ces hommes qui étaient des pêcheurs comme eux, misérables comme eux, et sauvages comme ils le deviendraient eux-mêmes pour défendre leur pain quotidien.
Tout l’Herbaudière était sur la jetée en rumeur. Le brigadier Bernard prononçait des paroles de paix, après la bagarre, indulgent encore pour ses pays:
—Qu’est-ce que vous voulez! on est chez nous pas vrai!... Faut pas qu’ils y viennent, voilà tout!...
—Y a donc pus d’ poissons chez eux qu’ils arrivent fouiller not’mer! grognait le patron du Brin d’amour.
Et, à la pointe de la jetée, près de la cloche de brume, Perchais, la casquette en arrière, les poings tendus, déchargeait des menaces:
—Et d’la route, nom de Dieu! Foutez-moi l’ camp!
Les sloops, mouillés dans le chenal, dérapaient leur ancres, reprenaient la mer lentement, comme à regrets, et s’éloignaient en silence du côté du soleil qui se couchait rouge au large incendié. Ils s’en allaient sur l’océan calme, plus clément que les hommes, où ils attendraient d’être encore une fois chassés de terre le lendemain.
Coët ne s’était point mêlé de l’affaire. Tranquillement, son canot échoué sur la plage, il avait porté sa pêche chez Préval, pendant la lutte. Mais la Gaude qui descendait au port, attirée par le vacarme, l’avait vu rentrer à l’usine, et maintenant, sur la digue, elle s’agitait parmi les coiffes et les bérets, en bousculant les hommes:
—Vous êtes là comme des sots à feignanter! y a longtemps que Coët a vendu sa pêche!
Les gars avaient oublié le poisson et poursuivaient d’un œil dur les grandes barques qui s’évadaient sur la mer ardente. Le souvenir de Coët les exaspéra. La colère s’enfla vers Le Dépit des Envieux, immobile sur son corps-mort, la voilure amenée, alors que les autres sloops avaient encore leurs voiles hautes, et le Nain proféra: