—Faut ça pour battre la mer!
Et Théodore, le petit-fils, du haut du pont, où il bricolait, jeta d’enthousiasme:
—Et pour tailler de la route!
Point bavard, Urbain Coët souriait simplement aux exclamations coutumières des trois générations. Il savait que l’ancien parlait toujours pour vanter son expérience d’un métier enseigné à ses enfants, et que ses enfants approuvaient à l’unisson. Urbain Coët estimait une sage routine. Il n’était point assez fou pour discuter les connaissances des vieux, surtout quand il les jugeait de bonne source. Et le père Goustan avait travaillé dans la grande ville de Nantes, sous le second empereur, du temps des frégates et de la belle marine en bois.
Au chantier de Noirmoutier, on n’utilise que l’erminette et le rabot en cormier cintré; les Goustan ignorent la ferraille des outils américains. Ils élèvent des barques au petit bonheur, à vue de nez, en méprisant les calculs et le dessin.
—La mer! dit le vieux, c’est-il une dame avec qui on compte!—Ils font trapu, robuste, à force de chêne assemblé définitivement.
Ils ont deux marteaux pour trois et une seule tenaille dont un coin est brisé. Depuis deux ans, à chaque fois qu’il arrache un clou, François crie qu’il va la remplacer. Mais le père, derrière ses lunettes, constate qu’elle peut encore aller, et l’on remet l’achat. Quand ils ont à percer des trous profonds, Théodore court emprunter une tarière à Malchaussé, le charpentier, qui demeure en ville, de l’autre côté du port, sur la place d’Armes.
Dans un angle du hangar, la meule est fichée au mur par deux montants. Au-dessus, un sabot, la pointe en bas, sert de réservoir et pisse de l’eau par un petit trou bouché d’un fosset. L’affutage des lames est la prérogative des aînés; Théodore tourne la meule qui geint sur un rythme régulier.
Derrière le chantier, une palissade en volige garde du vent de mer un enclos où végètent des poiriers bas, des artichauts, des citrouilles et un cerisier dont on suppute annuellement la production. Il penche tout contre une fenêtre, et c’est plaisir de voir, en travaillant, danser les fruits rouges parmi les feuilles. Chargé de le veiller, Théodore tape avec son marteau sur l’établi dès qu’il aperçoit les oiseaux voraces.
Le chantier Goustan a de la réputation hors de l’île, dans les ports voisins de la Vendée, et jusque sur la côte bretonne, par delà l’estuaire de la Loire. C’est un brevet pour une chaloupe de sortir de chez Mathieu Goustan; les connaisseurs ne se trompent point sur sa manière et retrouvent aisément sa marque dans l’étroitesse exagérée des arrières.