—De quoi!
Les vieilles chaînes qui enserrent la foule font le ventre; l’estacade paraît osciller comme un navire, tant les coiffes et les chapeaux houlent tumultueusement. Les partis se divisent, la dispute s’envenime et de terre le public accourt vers les cris. L’arrivée des plaisances passe dans l’indifférence malgré le canon. Tout l’intérêt est là-bas, dans ces deux grands sloops embrochés au large, et sur lesquels des hommes se hachent.
—Coët se dégage!... Il part! il part!
Alors, le père Couillaud, qui se triture le nez avec ses prises depuis le commencement des régates, émet une sentence aux oreilles de sa fille:
—Ton homme est ostiné, c’est vaillant!
Maintenant le Dépit des Envieux se détache seul devant son abordeur. Lentement sa haute voilure se charge de vent, s’incline, d’un effort répercuté dans les nerfs tendus des spectateurs, qui mesurent avidement la distance croissante entre les deux barques. Le sloop qui court au plus près vers la terre semble un grand aileron noir jailli de l’océan, sorte d’immense faux pointée au ciel, parce que ses voiles en enfilade ne montrent que leur côté ombreux; et il avance, rapide, tranchant, soulevé par secousses aux heurts des vagues.
Coup sur coup le Secours de ma vie et l’Aimable Clara dépassent le Laissez-les dire en avarie à la bouée. Par moment une explosion blanche fulgure à l’avant des barques, du côté du soleil, éclatement d’écume qui les couvre jusqu’au mât; car, bien que la brise mollisse un peu, les crêtes neigeuses dansent toujours, naissent et meurent avec des caprices de flammes, sur la mer crue où la lumière pèse à l’horizon, comme une vapeur.
Les mortiers bombardent devant le jury chaque fois qu’un vainqueur coupe la ligne. A bord, les hommes répondent à toute poitrine, les casquettes sautent, les bras trépignent et dans la même détente joyeuse, après le surmenage de la lutte âpre, on voit les bateaux courir au hasard, virer, manœuvrer au petit bonheur, les voiles battant, puis brusquement casser leur aire et s’arrêter au bout d’une grande glissade.
Les youyous à morte-charge rallient la terre. C’est tout un mouvement de petites embarcations qui circulent à force de rames, avec des rires et des chansons, sur l’eau dont le vert s’alourdit dans l’ombre projetée du grand bois. Et soudain un cri formidable s’élève:
—Bravo Urbain! Bravo Coët! Coët! Coët!