—Ah! non, jeune homme, chacun chez soi!
Sémelin est la loi de l’île. Il porte à la fois la tradition et le devoir dans sa conscience, derrière ce visage strictement rasé, d’où se détache un carré net de barbe blanche. Sémelin a la physionomie classique du loup de mer, qui évoque la vieille marine en bois et les frégates aventureuses, joufflues comme des amours. Dans sa vareuse et sous le béret à rubans, il méprise les jeunes matelots qui font la raie, frisent leur moustache, chaussent la bottine et relèvent la casquette à la russe, à la manière du premier souteneur des ports où les a traînés le service.
Il y a bientôt un siècle, son grand-père était garde du fort au Pilier, et il avait construit, au nord de l’îlot, une chapelle emportée depuis par la mer. Son père lui succéda et fut gardien du premier phare quand on déclassa la forteresse. Et lui, le dernier des Sémelin, sans femme et sans enfants, s’est installé dans la nouvelle tour en 1881, sur ce rocher qui est presque un bien de famille, où il vit tranquillement dans le service, la méditation et la peur de la retraite qui le renverra bientôt sur le continent avec les hommes.
Sémelin ne desserre parfois pas les dents pendant toute une semaine, bien que son second, desséché d’ennui, le harcèle. Mais s’il parle certain soir de veille, il conte interminablement les anciennes légendes de la marine à peu près oubliées, et l’histoire des côtes avoisinantes. Il porte sous son crâne toute la mémoire des ancêtres, et il évoque les vaisseaux fantômes, le Grand Chasse Foudre ou le Voltigeur Hollandais, comme s’il avait vu, au moins une fois dans sa jeunesse, apparaître leur silhouette diabolique. Il sait qu’au nord-ouest de Noirmoutier un follet garde un trésor, dans l’anse du Lutin, qu’à la pointe de la Corbière des oiseaux jadis révélaient l’avenir, que le nom de Pilier signifie l’île des filles—Insula Puellarum—à cause des druidesses qui l’habitaient avant que les bons moines y eussent installé Dieu. Car le Pilier eut son abbaye, dont Sémelin connaît l’emplacement, à l’époque où une chaussée de pierre joignait l’îlot à la grande île.
Avec Piron qu’il nommait «mon p’tit gars» aux heures de confidences, et «jeune homme» dans les périodes de mutisme, il vivait en bonne intelligence, en somme, sous condition qu’il respectât le devoir. Le visage du vieux se plissait gravement chaque soir, à la tombée de la nuit, et il semblait que sa conscience s’allumât en même temps que le grand feu de la lanterne. Il avait coutume de dire à Jean-Baptiste avec une majesté grandiloquente:
—Les hommes comptent sur nous, jeune homme!
Et quand il gravissait l’escalier de son pas ferme, pour gagner la chambre de veille, dominé dans sa volonté, Piron le suivait docilement.
L’après-midi, ils astiquaient avec manie, de la cave à la girouette, et, au temps perdu, Jean-Baptiste pêchait autour de l’île, parce qu’étant jeune, il avait besoin de lutter et de vaincre. Sémelin demeurait paisiblement au phare, à lire ses prières ou à coller des coquillages en forme de bonshommes; il rapetassait, en outre, les vieilles salopettes, salait du poisson pour l’hiver et préparait les repas.
Il venait de servir les congres bouillis qui fumaient dans un plat de terre. Un peu penaud, Jean-Baptiste prit sa part et la dépeça avec le pouce et la pointe de son couteau.
Ils étaient assis face à face, assez loin de la table, à la manière des paysans; un bol de vinaigrette les séparait où ils trempaient alternativement leur bouchée avant de la manger.