—Faut t’en aller, reprit-elle, v’ la l’ jour...
—Pas avant qu’ tu m’ayes embrassé.
Elle lui tendit son cou où pesait la torsade noire des cheveux, mais il chercha ses lèvres qu’elle détourna en riant, puis abandonna enfin, avec de la joie dans ses yeux hardis.
Il quitta le sémaphore et tourna à gauche de l’enceinte au moment où Gaud rentrait à droite. Gaud regarda cette belle carrure de mâle qui s’éloignait vers le phare tandis que le coq chantait orgueilleusement pour la troisième fois.
La mer avait reparu à l’infini autour de l’îlot, la mer mouvante, d’un vert dur et toujours calme. L’œil du phare se fermait insensiblement à mesure que le jour gagnait. Piron songea au naufrage et marcha vers la falaise.
Des caisses, des barils, des planches dérivaient avec le flot. Sémelin harponnait à la gaffe tout ce qui passait à portée. Une casquette, des oignons et une brosse ballaient dans le clapotis aux entours des roches, tandis qu’une passerelle entière heurtait le granit à chaque vague. Les deux hommes la hissèrent et un nom apparut en lettres de cuivre: Ville de Royan—Bordeaux.
Gaud télégraphia le sinistre au sémaphore de Saint-Gildas. Vers dix heures, ils apprirent que la Ville de Royan avait été abordée par un anglais, rentré depuis à Saint-Nazaire, avec sept hommes de l’équipage recueillis. Les sept autres et le capitaine, surpris dans leur sommeil, avaient dû couler avec le navire.
Sémelin regarda la mer tranquille sous un soleil de printemps qui avait refoulé les nuages. Elle frissonnait joyeusement de l’échine dans la bonne lumière des premiers beaux jours, et la transparence de son eau, le long des falaises, découvrait l’épanouissement moelleux des chevelures qui font croire aux légendes. Il ne semblait pas possible qu’elle eût tué des hommes cette nuit et recélât des cadavres.
Sémelin fit mettre à l’eau la yole du sémaphore où il embarqua, muni d’une bougie et d’un sabot. Gaud prit les avirons et ils tournèrent l’îlot par le sud pour gagner la côte des épaves. Des sloops de l’Herbaudière louvoyaient dans la Grise, chassant les fûts de vin, les caisses de biscuits, les balles de coton, les débris de gréement, tout ce qui flottait, tout ce qu’on pouvait ravir à l’océan.