Mais à la maison, s’il jouait avec le petit que sa sœur a eu de ce Léon Coët noyé dans le naufrage du Dépit des Envieux, sa pensée s’attardait sur la Louise qui est une belle fille, car les poupons sont encore si près de la femme qu’ils y ramènent toujours l’esprit des hommes. Et de la Louise, une comparaison le menait à la Gaude plus magnifique encore.

Elles ont la même façon de porter orgueilleusement la poitrine en avant, le rein creux, les hanches larges. Elles marchent avec la même inconscience de leur splendeur, semble-t-il, le regard clair, le front tranquille. Seulement la Louise est plus petite et n’a pas cet élancement, à la fois ample et souple, d’arbuste, qui fait dire de l’autre «qu’elle a de la branche».

Jean-Baptiste regrettait chaque jour plus violemment son absence, et il guettait ce moment du crépuscule où le feu du Pilier paraît soudain au loin, pas plus gros qu’une étincelle. Il savait que la Gaude était au bas de la tour qui lui faisait signe et il tentait d’imaginer ses occupations.

Cependant, avec la nuit, une fièvre malsaine l’envahissait, lui donnant ensemble le dégoût du travail et le besoin de se dépenser. Sur la route qui mène à Noirmoutier, au travers des marais plats, il marchait alors, avec frénésie, à grands pas exténuants, puis il se lançait au travers des bossis pour sauter les étiers. Mais toujours, de plus en plus éclatant, l’œil du grand phare clignait au loin, comme un appel.

Jean-Baptiste connaissait des filles faciles dans le village. Plusieurs fois déjà, il était descendu au port, à la sortie des usines, pour tomber dans le remous des cotillons. Ses paletots de molleton, sa casquette à ancre d’or et sa bonne mine avaient du succès; il était entouré de petites faces vives, un peu sournoises, qui l’épiaient. Plus hardies, la fille à Charrier, qui a le vice dans les yeux, et la grande Bourrache se moquaient de lui à tue-tête parce qu’il ne leur avait point cédé.

Un beau soir, il se décida et rejoignit la Bourrache dans les paillers d’Izacar, qui sont accotés au mur du cimetière. Il l’a choisie parce qu’elle ne porte point le petit bonnet Vendéen, ni ces corsages étriqués qui brident la poitrine. Elle a les cheveux libres, sans résille, et les seins à l’aise sous un caraco de couleur. Vigoureuse et chaude, sentant la brume et le poisson, elle garde le cou nu, bien que les nuits soient fraîches, et le gars retrouvait la Gaude dans l’insolence de ces allures et de cette santé.

Devant eux, de l’autre côté du jardin, le pignon blanc de la maison du mareyeur s’éclairait dans la nuit à chaque tour du phare. Niché au creux d’une meule, les yeux bien en face de ces éclats rapides qui passaient de vingt secondes en vingt secondes et venaient du Pilier, Jean-Baptiste s’abandonnait à la ronde des souvenirs. Les branches tortes d’un pommier grimaçaient parfois des ombres dans un coup de vent sur le mur clair; de la paille courait sur l’aire avec un frottement soyeux; et la mer bruissait doucement aux oreilles comme dans un coquillage.

Jean-Baptiste revenait quotidiennement à ces rendez-vous, chercher dans ces possessions de hasard la seule femme qu’il désirait. On ne le voyait plus chez Zacharie autour des cartes, et les vieux le plaisantaient. D’ailleurs la grande Bourrache descendait avec lui tous les soirs sur la jetée, à l’heure où les gars et les filles causent par couple, le long des filets bleus qui sèchent en grésillant.

Généreuse de sa chair, contente d’être satisfaite et d’appartenir à un beau garçon, elle triomphait naïvement dans la faute. La moue de ses compagnes et la joie de son corps lui suffisaient. Elle n’avait jamais rien réclamé à Jean-Baptiste et il n’avait point songé à donner parce qu’il n’était pas amoureux d’elle. Mais, vers la fin de son congé, elle lui demanda brusquement un cadeau en témoignage de leurs amours.

—Tu vas t’ n’aller, dit-elle, j’ai seulement ren de toi; et quand c’est-il que j’ te reverrai!