Jean-Baptiste avait une grosse joie d’enfant, une joie qui se serait manifestée par des cris et des gambades s’il ne s’était tenu à quatre, parce que ses artères battaient, que ses muscles sautaient ainsi que des ressorts. Mais quand la Gaude se jeta à lui et l’embrassa violemment pour le remercier, il l’empoigna aux aisselles, et la souleva de ce geste puissant et possesseur du mâle auquel les femmes s’abandonnent heureusement, comme des vaincues.

Une minute, l’émoi sacré qui livre l’un à l’autre deux êtres, avant qu’ils ne se prennent, les troubla jusqu’au sexe. Le gars plia la femme sous son étreinte, lorsqu’elle se dégagea brusquement, d’un coup d’échine, toute rieuse et toute ardente, et le poussant dehors lui souffla demi-bas:

—Sauve-toi! sauve-toi! mon ménage traîne à ct’heure!

Il obéit sans trop rechigner, parce qu’il était joyeux. Il feignit d’ignorer Gaud en passant près du mât sur lequel il se tenait perché, mais une voix goguenarda au-dessus de sa tête:

—Eh! bonjour Piron!

Il leva le nez, comme surpris, répondit «bonjour!» et rentra au phare. Sémelin l’accueillit avec sympathie.

—T’as bien fait de r’venir, p’tit gars, tu prieras à l’aise pour ton vieux ici...

Ah ça! cette mort allait-elle le poursuivre longtemps? Il croyait se heurter au pendu chaque fois qu’on en parlait.

Il avait repris son poste pour la Gaude, bien sûr, mais aussi pour se distraire des faces contrites et des propos apitoyés de l’Herbaudière; et voilà qu’il retrouvait l’obsession du village sur ce caillou, en plein océan!—Eh bien oui, le père était mort! N’était-on pas tous mortels! Mais bon Dieu qu’on vous fichât donc la paix tandis qu’on était là!

Furieux, Jean-Baptiste s’enferma dans un mutisme que le vieux prit pour du recueillement—lui qui avait tant de fête dans la poitrine! Et ses affaires rangées, il se livra, avec acharnement, à cette besogne d’astiquage qui est la vie des gardiens de phare.