Gaud fit son ballot et emmena sa femme. Ils allèrent à Saint-Gilles où ils ne trouvèrent point à vivre, parce que personne n’avait besoin de leur temps ni de leurs bras. Ils gagnèrent Noirmoutier. A l’Herbaudière, elle put s’embaucher aux usines, et lui s’embarqua sur un côtre. Ils s’installèrent.
La Gaude accepta joyeusement la nouvelle existence et ne parut point regretter les Sables. Les hommages de tous les gars vinrent à elle, là comme ailleurs, avec les diffamations de toutes les filles, et elle ne manqua pas d’amoureux, bien que Gaud montrât les dents.
Au Pilier enfin, il avait espéré la paix. C’était l’exil, sur un rocher, dans le large. Il avait compté sans les garde-phare, et par chance, encore, n’en avait-il qu’un seul à redouter.
Aussi bien, quand, il y a deux jours, le Brin d’amour, mouillé sous l’île, lui avait appris la mort du vieux Piron, il s’était réjoui d’être débarrassé du gars.
Ç’avait été deux jours de délicieuse flemme, sans soucis, le cœur débridé sous la vareuse, et Sémelin l’avait entendu chanter d’une voix aigre au bord des falaises.
Tout de même il avait voulu connaître le remplaçant de Jean-Baptiste, et du plus loin qu’il aperçut le Martroger il prit position sur son mât.—Et voilà! Ce fils de vesse de Piron lui-même revenait, comme ça, à peine le bonhomme en terre! Pour le coup c’était point naturel!
L’après-midi, le soleil magnifique réalisa les présages des brumes matinales. La température s’alourdit et la mer eut des ondulations huileuses qui mouvaient d’énormes reflets pour les regards à son niveau. Mais Jean-Baptiste, élevé dans la tour, ne voyait qu’une plaine transparente, colorée par ses fonds, à la manière d’une carte d’atlas, en blond, en vert et en noir. Des vagues passaient, de longs rouleaux qui soulevaient par-dessous la surface sans la rider et n’éclataient qu’au heurt des roches, brusquement, comme du canon.
Une fumée planait tout là-bas en s’étirant. C’est un grand navire chargé de vies humaines qui s’en va, imperceptible sur la mer si vaste dans son calme. Çà et là, des chaloupes faisaient des points téméraires. Noirmoutier, haussé par le mirage, semblait accroché aux nues. Les mouettes aux ailes arquées comme des pattes d’ancre, maraudaient, et des vols triangulaires de ces oiseaux qui s’écrasent contre les phares dans les nuits d’épouvante, traversaient le ciel.
De la tour, Jean-Baptiste vit la Gaude sortir, un panier au bras et il descendit rapidement pour la rejoindre. Dehors il aperçut Gaud dévaler la falaise. Il ralentit, puis gagna la jetée d’où il découvrit l’homme et la femme, sur la cale, au-dessous de lui.
Elle tirait la corde grasse d’un vivier qui flottait le long du quai. Elle était penchée en avant, sans bonnet, la chevelure luisante et la nuque, tout imprégnée de soleil, orgueilleusement nue dans la lumière. Le collier rouge coupait sa chair comme une blessure.