Arrivée au saut: Sa description, & ce qui s'y void de remarquable: Avec le rapport des Sauvages touchant la fin ou plustot l'origine de la grande riviere.
CHAP. XX
U partir de la riviere des Iroquois, nous fumes mouiller l'ancre à trois lieues de là, à la bende du Nort. Tout ce païs est une terre basse, remplie de toutes les sortes d'arbres que j'ay dit ci-dessus. Le premier jour de Juillet, nous côtoyames la bende du Nort où le bois y est fort clair plus qu'en aucun lieu que nous eussions encores veu auparavant, & toute bonne terre pour cultiver. Je me mis dans un canot à la bende du Su, ou je veis quantité d'elles, léquelles sont fort fertiles en fruits comme Vignes, Noix, Noizettes, & une maniere de fruit qui semble à Chataignes, Cerises, Chénes, Trembles, Pible, Houblon, Frene, Erable, Hetre, Cyprez, fort peu de Pins & Sapins: il y a aussi d'autres arbres que je ne conois point, léquels sont fort aggreables. Il s'y trouve quantité de Fraizes, Framboises, Grozelles rouges vertes & bleuës, avec force petits fruits qui y croissent parmi grande quantité d'herbages. Il y a aussi plusieurs bétes sauvages, comme Orignacs, Cerfs, Biches, Daims, Ours, Porc-epics, Lapins, Renards, Castors, Loutres, Rats musquets, & quelques autre sortes d'animaux que je ne conois point, léquels sont bons à manger, & dequoy vivent les Sauvages. Nous passames contre une ile qui est fort aggreable, & contient quelques quatre lieues de long, & environ demie de large. Je veis à la bende du Su deux hautes montagnes, qui paroissoient comme à quelques vint lieues dans les terres. Les Sauvages me dirent que c'étoit le premier saut de ladite riviere des Iroquois. Le Mercredi ensuivant nous partimes de ce lieu, & fimes quelques cinq ou six lieues, nous vimes quantité d'iles. La terre y est fort basse, & sont couvertes de bois, ainsi que celles de la riviere des Iroquois. Le jour ensuivant nous fimes quelques lieues, & passames aussi par quantité d'autres iles qui sont tres-bonnes & plaisantes, pour la quantité des prairies qu'il y a tant du côté de terre ferme, que des autres iles: & tous les bois y sont fort petits, au regard de ceux que nous avions passé. En fin nous arrivames cedit jour à l'entrée du saut, avec vent en poupe, & rencontrames une ile qui est préque au milieu de ladite entrée, laquelle contient un quart de lieuë de long, & passames à la bende du Su de ladite ile, où il n'y avoit que de trois à quatre ou cinq pieds d'eau, & aucunes fois une brasse ou deux, & puis tout à un coup n'en trouvions que trois ou quatre pieds. Il y a force rochers, & petites iles, où il n'y a point de bois, & sont à fleur d'eau. Du commencement de la susdite ile, qui est au milieu de ladite entrée, l'eau commence à venir de grande force: bien que nous eussions le vent fort bon, si ne peumes nous en toute nôtre puissance beaucoup avancer; toutefois nous passames ladite ile qui est à l'entrée dudit saut. Voyans que nous ne pouvions avancer, nous vimmes mouiller l'ancre à la bende du Nort, contre une petite ile qui est fertile en la pluspart des fruits que j'ay dit ci-dessus: Nous appareillames aussitôt nôtre esquif, que l'on avoit fait faire exprés pour passer ledit saut: dans lequel nous entrames ledit sieur du Pont & moy; avec quelques autres Sauvages que nous avions menez pour nous montrer le chemin. Partans de notre barque, nous ne fumes pas trois cens pas qu'il nous fallut descendre, & quelques Matelots se mettre à l'eau pour passer nôtre esquif. Le canot des Sauvages passoit aisément. Nous rencontrames une infinité de petits rochers, qui étoient à fleur d'eau, où nous touchions souventefois, & des iles en grand nombre grandes & petites, voire si grande, qu'on ne les peut à peine conter, léquelles passées il y a une maniere de lac, où sont toutes ces iles, lequel peut contenir quelques cinq lieuës de long, & préque autant de large, où il y a quantité de petites iles qui sont rochers. Il y a proche dudit saut une montagne qui découvre assez loin dans lédites terres, & une petite riviere qui vient de ladite montagne tomber dans le lac. L'on voit du côté du Su quelques trois ou quatre montagnes qui paroissent comme à quelque quinze ou seize lieuës dans les terres. Il y a aussi deux rivieres, l'une qui va au premier lac de la riviere des Iroquois, par où quelquefois les Algoumequins leur vont faire la guerre, & l'autre qui est proche du saut qui va quelque peu dans les terres. Venans à approcher dudit saut avec nôtre petit esquif, & le canot, je vous asseure que jamais je ne vis un torrent d'eau déborder avec une telle impetuosité comme il fait, bien qu'il ne soit pas beaucoup haut, n'étant en d'aucuns lieux que d'une brasse ou deux, & au plus de trois: il descend comme de degré en degré & en chaque lieu où il y a quelque chose de hauteur il s'y fait un ébouillonnement étrange de la force & roideur que va l'eau en traversant ledit saut, qui peut contenir une lieuë: il y a force rochers de large, & environ le milieu il y a des iles qui sont fort étroites & fort longues, où il y a saut tant du côté dédites iles qui sont au Su, comme du côté du Nort, où il fait si dangereux, qu'il est hors de la puissance d'hommes d'y passer un bateau, pour petit qu'il soit. Nous fumes par terre dans les bois pour en voir la fin, où il y a une lieuë, & où l'on ne voit plus de rochers ni de sauts, mais l'eau y va si vite qu'il est impossible de plus; & ce courant contient quelques trois ou quatre lieuës. Outre ce saut premier il y en a dix autres, la pluspart difficiles à passer de façon que ce seroit de grandes peines & travaux pour pouvoir voir, & faire ce que l'on pourroit se promettre par bateau, si ce n'étoit À grands fraiz & dépens, & encores en danger de travailler en vain: mais avec les canots des Sauvages l'on peut aller librement & promptement en toutes les terres, tant aux petites rivieres comme aux grandes: Si bien qu'en se gouvernant par le moyen dédits Sauvages & de leurs canots, l'on pourra voir tout ce qui se peut, bon & mauvais, dans un an ou deux. Tout ce peu de païs du côté dudit saut que nous traversames par terre, est bois fort clair, où l'on peut aller aisément avec armes sans beaucoup de peine: l'air y est plus doux & temperé, & de meilleure terre qu'en lieu que j'eusse veu, où il y a quantité de bois & fruits, comme en tous les autres lieux ci-dessus, & est par les quarante-cinq degrés & quelques minutes. Voyans que nous ne pouvions faire davantage, nous en retournames en nôtre barque, où nous interrogeames les Sauvages que nous avions, de la fin de la riviere, que je leur fis figurer de la main, & de quelle partie procedoit sa source. Ilz nous dirent que passé le premier saut que nous avions veu, ilz faisoient quelques dix ou quinze lieuës avec leurs canots dedans la riviere, où il y a une riviere qui va en la demeure des Algoumequins; qui sont à quelques soixante lieues éloignez de la grande riviere; & puis ilz venoient à passer cinq sauts, léquels peuvent contenir du premier au dernier huit lieues, déquels il y en a deux où ilz portent leurs canots Pour les passer, chaque saut peut tenir quelque demi quart de lieue, ou un quart au plus. Et puis ilz viennent dedans un lac, qui peut tenir quelques quinze ou seize lieues de long. Delà ilz rentrent dedans une riviere, qui peut contenir une lieue de large, & font quelque deux lieues dedans, & puis r'entrent dans un autre lac de quelques quatre ou cinq lieues de long; venant au bout duquel ilz passent cinq autres sauts, distans de premier au dernier quelques vint-cinq ou trente lieues, dont il y en a trois où ilz portent leurs canots pour les passer, & les autres deux ilz ne les font que trainer dedans l'eau, d'autant que le cours n'y est si fort ne mauvais comme aux autres. De tous ces sauts aucun n'est si difficile à passer comme celui que nous avons veu. Et puis ilz viennent dedans un lac qui peut tenir quelques quatre-vints lieues de long, où il y a quantité d'iles, & qu'au bout d'icelui l'eau y est salubre, & l'hiver doux. A la fin dudit lac, ilz passent un saut, qui est quelque peu élevé, où il y a peu d'eau, laquelle descend: là ilz portent leurs canots par terre environ un quart de lieuë pour passer ce saut. De là entrent dans un autre lac qui peut tenir quelques soixante lieuës de long, & que l'eau en est fort salubre. Etans à la fin ilz viennent à un détroit qui contient deux lieuës de large, 7 va assez avant dans les terres: Qu'ilz n'avoient point passé plus outre, & n'avoient veu la fin d'un lac qui est à quelque quinze ou seize lieuës d'où ils ont été, ni que ceux qui leur avoient dit eussent veu homme qui l'eust veu, d'autant qu'il est si grand, qu'ilz ne se hazarderont pas de se mettre au large, de peur que quelque tourmente, ou coup de vent, ne les surprint: Disent qu'en été le Soleil se couche au Nort dudit lac, & en l'hiver il se couche comme au milieu: que l'eau y est tres-mauvaise, comme celle de cette mer. Je leur demanday, si depuis cedit lac dernier qu'ils avoient veu, l'eau descendoit toujours dans la riviere venant à Gachepé: ilz me dirent que non, que depuis le troisiéme lac, elle descendoit seulement venant audit Gachepé, mais que depuis le dernier saut, qui est quelque peu haut, comme j'ay dit, que l'eau étoit préque pacifique, & que ledit lac pouvoit prendre cours par autres rivieres, léquelles vont dedans les terres, soit au Su ou au NOrt, dont il y en a quantité qui y refluent, & dont ilz ne voyent point la fin.
Retour du Saut à Tadoussac, avec la confrontation du rapport de plusieurs Sauvages, touchant la longueur, & commencement de la grande riviere de Canada: Du nombre des Sauts & Lacs qu'elle traverse.
CHAP. XXI
OUS partimes dudit lac le Vendredi quatriéme jour de juillet, & revimmes cedit jour à la riviere des Iroquois. Le Dimanche ensuivant nous en partimes, & vimmes mouiller l'ancre au lac. Le Lundi ensuivant nous fumes mouiller l'ancre aux trois rivieres. Cedit jour nous fimes quelques quatre lieuës pardela lesdites trois rivieres. Le Mardi ensuivant nous vimmes à Kebec, & le lendemain nous fumes au bout de l'ile d'Orléans, où les Sauvages vindrent à nous, qui étoient cabannez à la gran'terre du Nort. Nous interrogeames deux ou trois Algoumequins, pour sçavoir s'ilz se conformeroient avec ceux que nous avions interrogez, touchant la fin & le commencement de Ladite riviere de Canada. Ilz dirent, comme ilz l'ont figuré, que passé le saut que nous avions veu, environ deux ou trois lieues, il y a une riviere en leur demeure, qui est à la bende du Nort, continuant le chemin dans ladite grande riviere, ilz passent un saut, où ilz portent leurs canots, & viennent à passer cinq autres sauts, léquels peuvent contenir du premier au dernier quelques neuf ou dix lieues, & que lédits sauts ne sont point difficiles à passer, & ne font que trainer leurs canots en la pluspart dédits sauts horsmis à deux où ilz les portent. De-là viennent à entrer dedans une riviere, qui est comme une maniere de lac, laquelle peut contenir quelque six ou sept lieuës, & puis passent cinq autres sauts, où ilz trainent leurs canots comme ausdits premiers, horsmis à deux, où ilz les portent comme aux premiers, & que du premier au dernier il y a quelques vint ou vint-cinq lieuës: puis viennent dedans un lac qui contient quelques cent cinquante lieuës de long, & quelques quatre ou cinq lieues à l'entrée dudit lac il y a une riviere qui va aux Algoumequins vers le Nort: Et une autre qui va aux Iroquois par où lédits Algoumequins & Iroquois se font la guerre. Et un peu plus haut à la bende du Su dudit lac, il y a une autre riviere qui va aux Iroquois: puis venant à la fin dudit lac, ilz rencontrent un autre saut, où ils portent leurs canots: de là ils entrent dedans un autre tres-grand lac, qui peut contenir autant comme le premier. Ilz n'ont été que fort peu dans ce dernier; & ont ouï dire qu'à la fin dudit lac il y a une mer, dont ilz n'ont veu la fin, ne ouï dire qu'aucun l'ait veuë. Mais que là où ils ont été, l'eau n'est point mauvaise, d'autant qu'ilz n'ont point avancé plus haut, & que le cours de l'eau vient du côté du Soleil couchant venant à l'orient, & ne sçavent si passé ledit lac qu'ils ont veu, il y a autre cours d'eau qui aille du côté de l'Occident: que le Soleil se couche à main droite dudit lac, qui est selon mon jugement au Norouest, peu plus ou moins, & qu'au premier l'eau ne gele point, ce qui fait juger que le temps y est temperé, & que toutes les terres des Algoumequins est terre basse, remplie de fort peu de bois, & du côté des Iroquois est terre montagneuse, neantmoins elles sont tres-bonnes & fertiles, & meilleures qu'en aucun endroit qu'ils ayent veu. Lédits Iroquois se tiennent à quelques cinquante ou soixante lieuës dudit grand lac. Voilà au certain ce qu'ilz m'ont dit avoir veu, qui ne differe que bien peu au rapport des premiers.