Mortalité entre les Sauvages: Maladie étrange & inconuë entre les François: Devotions & voeuz: Ouverture d'un corps mort: Dissimulation envers les Sauvages sur lédites maladies & mortalité: Guerison merveilleuse d'icelle maladie.
CHAP. XXIV
U mois de Decembre fumes avertis que la mortalité s'étoit mise audit peuple de Stadaconé, tellement que ja en étoient morts par leur confession plus de cinquante. Au moyen dequoy leur fimes defense de non venir à nôtre Fort, ni entour nous. Mais nonobstant les avoir chassé commença la mortalité entour nous d'une merveilleuse sorte, & la plus inconuë. Car les uns perdoient la soutenue, & leur devenoient les jambes grosses & enflées, & les nerfs retirez, & noircis comme charbons, & aucune toutes semées de gouttes de sang, comme pourpre. Puis montoit ladite maladie aux hanches, cuisses, épaules, aux bras, & au col. Et à tous venoit la bouche si infecte & pourrie par les gencives, que tout la chair en tomboit jusques à la racine des dents, léquelles tomboit préque toutes. Et tellement s'éprint ladite maladie en noz trois navires, qu'à la mi-Fevrier de cent dix hommes que nous étions il n'y en avoit pas dix de sains, tellement que l'un ne pouvoit secourir l'autre. Qui étoit chose piteuse à voir, consideré le lieu où nous étions. Car les gens du païs venoient tous les jours devant nôtre Fort qui peu de gens voyoient debout, & ja y en avoit huit de morts, & plus de cinquante où on n'esperoit plus de vie. Notre Capitaine voyant la pitié & maladie ainsi emeuë fait mettre le monde en prieres & oraisons, & fit porter une image & remembrance de la Vierge Marie contre un arbre distant de nôtre Fort d'un trait d'arc le travers les neges & glaces, & ordonna que le Dimanche ensuivant l'on diroit audit lieu la Messe & que tous ceux qui pourroient cheminer tant sains que malades iroient à la procession chantans les sept Pseaumes de David, avec la Litanie en priant ladite Vierge qu'il lui pleût prier son cher enfant qu'il eût pitié de nous. Et la Messe dite & chantée devant ladite image, se fit le Capitaine pelerin à nôtre Dame, qui se fait de prier à Roquemadou (ou pour mieux dire, à Roqu'amadou, c'est à dire des amans. C'est un bour en Querci, où vont force pelerins) promettant y aller si Dieu lui donnoit grace de retourner en France. Celui jour trespassa Philippe Rougemont natif d'Amboise, de l'aage d'environ vint ans.
Et pource que ladite maladie étoit inconnue fit le dit Capitaine ouvrir le cors pour voir si aurions aucune conoissance d'icelle, pour preserver si possible étoit le parsus. Et fut trouvé qu'il avoit le coeur tout blanc, & flétri, environné de plus d'un pot d'eau rousse comme datte. Le foye beau, mais avoit le poulmon tout noirci & mortifié, & s'étoit retiré tout son sang au dessus de son coeur. Car quand il fut ouvert, sortit au dessus du coeur une grande abondance de sang noir & infect. Pareillement avoit la rate vers l'échine un peu entamée environ deux doits, comme si elle eût été frottée sus une pierre rude. Apres cela veu lui fut ouvert & incisé une cuisse, laquelle étoit fort noire par dehors, mais pardedans la chair fut trouvée assez belle. Ce fait fut inhumé au moins mal que l'on peût. Dieu par sa saincte grace pardoint à son ame, & à tous trépassez, Amen.
Et depuis, de jour en autre s'est tellement continuée ladite maladie, que telle heure a été que par tout lédits trois navires n'y avoit pas trois hommes sains. De sorte qu'en l'un d'iceux navires n'y avoit homme qui eût peu descendre souz le tillac pour tirer à boire tant pour lui que pour les autres. Et pour l'heure y en avoit ja plusieurs de morts, léquels il nous convint de mettre par foiblesse sous les neges. Car il ne nous étoit possible de pouvoir pour lors ouvrir la terre qui étoit gelée, tant étions foibles, & avions peu de puissance. Et si étions en une crainte merveilleuse des gens du païs qu'ilz ne s'apperceussent de nôtre pitié & foiblesse. Et pour couvrir ladite maladie, lors qu'ilz venoient prés de notre Fort, notre Capitaine, que Dieu a tousjours preservé debout, sortoit au devant d'eux avec deux ou trois hommes, tant sains, que malades, léquels il faisoit sortir apres lui. Et lors qu'il les voyoit hors du parc, faisoit semblant les vouloir battre, & criant, & leur jettant batons aprés eux les envoyant à bord, montrant par signes ésdits Sauvages qu'il faisoit besongner ses gens dedans les navires: les uns à gallifester, les autres à faire du pain & autres besongnes, & qu'il n'étoit pas bon qu'ilz vinssent chommer dehors: ce qu'ilz croyoient. Et faisoit ledit Capitaine battre & mener bruit ésdits malades dedans les navires avec batons & cailloux feignans gallifester: & pour lors étions si épris de ladite maladie qu'avions quasi perdu l'esperance de jamais retourner en France, si Dieu par sa bonté infinie & misericorde ne nous eût regardé en pitié,& donné conoissance d'un remede contre toutes maladies le plus excellent qui fut jamais veu ni trouvé sur la terre, ainsi que nous dirons maintenant. Mais premierement faut entendre que depuis la mi-Novembre jusques au dix-huitiéme jour d'Avril avons été continuellement enfermez dedans les glaces, léquelles avoient plus de deux brasses d'épesseur: & dessus la terre y avoit la hauteur de quatre piez de neige & plus de deux brasses d'épaisseur: tellement qu'elle étoit plus haute que les bors de noz navires, léquelles ont duré jusques audit temps: en sorte que noz bruvages étoient tout gelez dedans les futailles, & par dedans lédits navires tant bas que haut étoit la glace contre les bois à quatre doits d'épesseur: & étoit tout ledit fleuve par autant que l'eau douce en contient jusques au dessus de Hochelaga, gelé. Auquel temps nous deceda jusques au nombre de vint-cinq personnes des principaus & bons compagnons qu'eussions, léquels moururent de la maladie susdite: & pour l'heure y en avoit plus de quarante en qui on n'esperoit plus de vie, & le parsus tous malades, que nul n'en étoit exempté, excepté trois ou quatre. Mais Dieu par la sainte grace nous regarda en pitié, & nous envoya un remede de notre guerison & santé de la sorte & maniere que nous allons dire.
Un jour nôtre Capitaine voyant la maladie si emue & ses gens si fort épris d'icelle, étant sorti hors du Fort, soy promenant sur la glace, apperceut venir une bende de gans de Stadaconé, en laquelle étoit Domagaya, lequel le Capitaine avoit veu depuis dix ou douze jours fort malade le la propre maladie qu'avoient ses gens: Car il avoit une de ses jambes aussi grosse qu'un enfant de deux ans, & tous les nerfs d'icelle retirez, les dents perdues & gatées, & les gencives pourries & infectes. Le Capitaine voyant ledit Domagaya sain & gueri fut fort joyeux esperant par lui sçavoir comme il s'étoit guere, afin de donner ayde & secours à ses gens. Et lors qu'ilz furent arrivez prés le Fort, le Capitaine lui demanda comme il s'étoit gueri de sa maladie: lequel Domagaya répondit qu'avec le jus des feuilles d'un arbre & le marq il s'étoit gueri, & que c'étoit le singulier remede pour cette maladie. Lors le Capitaine demanda s'il y en avoit point là entour, & qu'il lui en montre, pour guerir son serviteur qui avoit ladite maladie ne la maison du seigneur Donnacona; ne lui voulut declarer le nombre des compagnons qui étoient malades. Lors ledit Domagaya envoya deux femmes avec nôtre Capitaine pour en querir, léquelles en apporterent neuf ou dix rameaux, & nous montrerent qu'il falloit piler l'écorce & les fueilles dudit bois, & mettre le tout bouillir en eau, puis boire de ladite eauë de deux jours l'un, & mettre le marq sur les jambes enflées & malades & que de toutes maladies ledit arbre guerissoit. Et s'appelle ledit arbre en leur langage Annedda.
Tôt-aprés le Capitaine fit faire du breuvage pour faire boire és malades, déquels n'y avoit nul d'eux qui voulut icelui essayer, sinon un ou deux que se mirent en aventure d'icelui essayer. Tôt aprés qu'ils en eurent beu ils eurent l'avantage, qui se trouva étre un vray & evident miracle. Car de toutes maladies dequoy ils étoient entachés, apres en avoir beu deux ou trois fois, recouvrerent santé & guerison; tellement que tel des compagnons qui avoit la verole depuis cinq ou six ans auparavant la maladie, a été par icelle médecine curé nettement. Apres ce avoir veu y a eu telle presse qu'on se vouloit tuer sur ladite medecine à qui premier en auroit: de sorte qu'un arbre aussi gros & aussi grand que je vis jamais arbre, a été employé en moins de huit jours; lequel a fait telle operation, que si tous les medecins de Louvain & Montpellier y eussent été avec toutes les drogues d'Alexandrie, ilz n'en eussent pas tant fait en un an, que ledit arbre en a fait en huit jours. Car il nous a tellement profité, que tous ceux qui en ont voulu user ont recouvert santé & guerison, la grace à Dieu.