21. Une niepce dudit Henri tenue par ledit sieur Robin, a eté nommée ANNE, maintenant donc il faut confesser que c'est à bon escient, & non par seintise que marche cette entreprise ledit sieur de Poutrincourt, auquel toute la Chrétienté doit ces premices de l'offrande faite à Dieu de ces ames perdues, léquelles il a recuillies & amenées qu chemin du salut. Tant que les choses ont eté douteuses il n'a point eté à propos d'imprimer le charactère Chrétien au front de ces peuples infideles, de peur qu'étant contraint de les abandonner ilz ne retournassent à leur vomissement au scandale du nom de Dieu. Mais puis que ledit sieur a donné ce témoignage de sa volonté, & que son desir est de vivre & mourir auprés d'eux, il semble qu'il a peu passer outre fondé sur l'exemple des enfans que nous baptizons sur la foy de leurs parins & marines.
Membertou premier Sagamos de ces contrées-là, poussé d'un zele religieux, mais sans science, dit qu'il declarera la guerre à tous ceux qui refuseront d'étre Chrétiens. Ce qu'il faut prendre en bonne part de lui, & ne seroit recevable en un autre. Car il est certain que la Religion ne veut pas estre contrainte: & par cette voye on ne fera jamais un bon Chrétien. Aussi a-elle eté reprouvée de tous ceux qui on jugé de ce fait un peu meurement. Nôtre Seigneur n'a point induit les hommes à croire son Evangile par le glaive (ceci est propre à Mahommet) ains par la parole. Les loix des anciens Empereurs Chrétiens y sont expresses. Et quoy que Julian l'Apostat fut grand ennemi des Chrétiens, si n'étoit il point d'avis de les contraindre aux sacrifices des faux Dieus; ainsi que nous pouvons recuillir de ses Epitres. Je sçay que saint Augustin a quelquefois eté d'avis contraire. Mais quand il y eut bien pensé il se retracta. Et ainsi fit l'Empereur Maximus, lequel à la persuasion de saint Martin revoqua un Edit qu'il avoit fait contre les Donatistes, de dit Sulpitius Severus.
Le meilleur moyen d'attirer les peuples déquelz nous parlons, c'est de leur donner du pain, de les assembler, leur enseigner la doctrine Chrétienne, & les arts: ce qui ne se peut faire tout d'un coup. Les hommes du jourd'hui ne sont pas plus suffisans que les Apôtres. Mais je ne voudroy leur charger l'esprit de tant de choses qui dependent de l'institution des hommes, veu que nôtre Seigneur a dit: Mon joug est doux, & mon fardeau leger. Les Apôtres ont laissé aux simples gens le Credo pour la croyance, & le Pater noster pour la priere: le tout premierement entendu, pour ne croire & prier une chose qu'on ne sçait pas. Ce qui est pardessus est pour les plus relevez: qui se veulent rendre capables d'instruire les autres. Ceci soit dit par maniere de conseil & d'avis à ceux qui dresseront les premieres colonies: n'estimant pas qu'il me soit moins loisible de le dire par écrit, que je le diroy de bouche si j'y étois.
Le Pasteur qui a fait ce chef-d'oeuvre de pieté Chrétienne, est Messire Jessé Fleché, Prétre du Diocese de Langres homme de bonne vie & de bonnes lettres, envoyé par Monsieur le Nonce Robert Ubaldin, quoy qu'à mon avis la mission d'un Evéque de France eust bien été aussi bonne que de lui qui est Evéque étranger. Il lui bailla par ses patentes (que j'ay extraites à l'original) permission d'ouïr pardelà les confessions de toutes personnes, & les absoudre de tous pechés & crimes non reservés expressement au siege Apostolic, & leur enjoindre des penitences selon la qualité du peché. En outre luy donna pouvoir de consacrer & benir des chasubles & autres vetemens sacerdotaux, & des paremens d'autels, excepté des corporaliers, calices & patenes. C'est en somme le pourvoir contenu en sa mission.
Peril du sieur de Poutrincourt. Zele des Sauvages à la Religion Chrétienne. Remarques des faveurs de Dieu depuis l'entreprise de la Nouvelle-France.
CHAP. IX
ES generations spirituelles ainsi achevées, le sieur de Poutrincourt pensa de renvoyer son fils en France pour faire une nouvelle charge de vivres & marchandises propres pour pour la troque avec les Sauvages. A cette fin il partit le huitiéme de Juillet mil six cens dix, avec commandement d'estre de retour dans quatre mois. Son pere le conduisit jusques au port de la Héve à cent lieues loin, 08 environ, du port Royal, auquel voulant retourner il fut surpris d'un vent de terre à l'endroit du Cap Fourchu, & porté si avant en mer, qu'il fut six jours sans voir rien que Ciel & eau, sans autres vivres que de quelques oiseaux pris auparavant en des iles, & sans autre eau douce que celle qui se pouvoit recuillir tombant de l'air dans les voiles d'une pinasse dans laquelle il étoit. En fin par son industrie & jugement il parvint à la côte de l'ile Sainte-Croix, où Oagimont Capitaine du quartier le secourut de quelques galettes de biscuit, & delà traversa jusques au Port-Royal, où il parvint cinq semaines apres sa departie au grand contentement des siens, qui ja desesperoient de lui, & projettoient un changement qui ne pouvoit étre que funeste.
Là plusieurs Sauvages sur le bruit de ce qui s'étoit passé le jour saint Jean Baptiste, étoient arrivés pour aussi recevoir le saint Baptéme. A quoy ilz furent admis, & plusieurs autres en suite, mais paraventure trop tot, & par un zele trop ardant. Car ores qu'il eût eté a propos de baptizer Membertou, & sa famille qui demeuroient au Port-Royal, ce n'est pas méme raison des autres, qui en sont éloignés, & n'ont point de Pasteur pour les tenir en devoir. Mais qu'eût fait à cela le sieur de Poutrincourt. Car il étoit importuné des Sauvages, qui se fussent sentis meprisés au refus. Voire leur zele étoit tel, qu'il y en eut un tout décharné n'ayant plus que les os, lequel se porta à toute peine en trois cabannes cherchant le Patriarche (ainsi appelloit on le Pasteur) pour étre instruit & baptizé.