Les Armouchiquois sont un grand peuple léquels aussi n'ont aucune adoration: & étans arretez par ce qu'ilz cultivent la terre, on les peut aisément congreger, & exhorter à ce qui est de leur salut. Ilz sont vicieux & sanguinaires ainsi que nous avons veu ci-dessus: mais cette insolence vient de ce qu'ilz se sentent forts, à cause de leur multitude, & pour-ce qu'ilz sont plus à l'aise que les autres, recueillans des fruits de la terre. Leur païs n'est pas encores bien reconu, mais en ce peu que nous en avons découvert j'y trouve de la conformité avec ceux de la Virginie, hors-mis en la superstition & erreur en ce qui regarde nôtre sujet, d'autant que les Virginiens commencent à avoir quelque opinion de chose superieure en la Nature, qui gouverne ce monde ici.
Ils croyent plusieurs Dieux (ce dit un historien Anglois qui y a demeuré) léquels ils appellent Nontoac: mais de diverses sortes & degrez. Un seul est principal & grand, qui a toujours été, lequel voulant faire le monde fit premierement d'autres Dieux pour étre moyens & instrumens déquels il se peût servir à la creation & au gouvernement. Puis aprés, le soleil, la lune, & les étoilles comme demi dieux, & instrumens de l'autre ordre principal. Ilz tiennent que la femme fut premierement faite, laquelle par conjoncion d'un des Dieux eut des enfans.
Tous ces peuples generalement croyent l'immortalité de l'ame, & qu'aprés la mort les gens de bien sont en repose, & les mechans en peine. Or les méchans sont leurs ennemis, & eux les gens de bien: de sorte qu'à leur opinion ilz sont tous après la mort bien à leur aise, & principalement quand ils ont bien defendu leur païs & bien tué de leurs ennemis. Et pource qui est de la resurrection des corps, encore y-a-il quelque nations pardela qui en ont de l 'ombrage. Car les Virginiens font des contes de certains hommes resuscitez, qui disent choses étranges: comme d'un méchant, lequel aprés sa mort avoit eté prés l'entrée de Popogosso (qui est leur enfer) mais un Dieu le sauva & lui donna congé de retourner au monde, pour dire à ses amis ce qu'ilz devoient faire pour ne point venir en ce miserable tourment. Item en l'année que les Anglois étoient là avint à soixante-deux lieuës d'eux (ce disoient les Virginiens) qu'un corps fut deterré, comme le premier, & remontra qu'étant mort en la fosse, son ame étoit en vie, & avoit voyagé fort loin par un chemin long & large, aux deux cotez duquel croissoient des arbres fort beaux & plaisans, portans fruits les plus rares qu'on sçauroit voir: & qu'à la fin il vint à de fort belles maisons, prés déquelles il trouva son pere qui étoit mort, lequel lui fit exprés commandement de revenir & declarer à ses amis le bien qu'il falloit qu'ilz fissent pour jouir des delices de ce lieu: & qu'aprés son message fait il s'en retournât. L'Histoire generale des Indes Occidentales rapporte qu'avant la venue des Hespagnols au Perou, ceux de Cusco, & des environs, croyoient semblablement la resurrection des corps. Car voyans que les Hespagnols, d'une avarice maudite, ouvrans les sepulchres pour avoir l'or & les richesses qui étoient dedans, jettoient les ossemens des morts ça & là, ilz les prioient de ne les écarter ainsi, afin que cela ne les empechât de resusciter: qui est une croyance plus parfaite que celle des Sadducéens, & des Grecs, léquels l'Evangile & les Actes des Apôtre nous témoignent s'étre mocqué de la resurrection, comme fait aussi préque toute l'antiquité Payenne.
Attendant cette resurrection quelques uns de nos Occidentaux ont estimé que les ames des bons alloient au ciel, & celles des méchans en une grande fosse ou trou qu'ilz pensent étre bien loin au Couchant, qu'ils appellent Popogusso, pour y bruler toujours, & telle est la croyance des Virginiens: les autres (comme les Bresiliens) que les méchans s'en vont aprés la mort avec Aignan, qui est le mauvais esprit qui les tourmente: mais pour le regard des bons, qu'ils alloient derriere les montagnes danser, & faire bonne chere avec leurs peres. Plusieurs des anciens Chrétiens fondés sur certains passages d'Esdras, de sainct Paul, & autres, ont estimé qu'aprés la mort nos ames étoient sequestrées en des lieux souz-terrains, comme au sein d'Abraham, attendans le jugement de Dieu: & là Origene a pensé qu'elles sont comme en une école d'ames & lieu d'erudition; où elles apprennent les causes & raisons des choses qu'elles ont veu en terre, & par ratiocination font des jugemens des consequences du passé, & des choses à venir. Mais telles opinions ont eté rejettées par la resolution des Docteurs de Sorbone au temps du Roy Philippe le Bel, & depuis par le Concile de Florence. Que si les Chrétiens mémes en ont eté là, c'est beaucoup à ces pauvres Sauvages d'étre entrés en ces opinions que nous avons rapportées d'eux.
Quant à ce qui est de l'adoration de leurs Dieux, de tous ceux qui sont hors la domination Hespagnole e ne trouve sinon les Virginiens qui facent quelque service divin (si ce n'est qu'on y vueille aussi comprendre ce que font les Floridiens, que nous dirons ci-aprés). Ilz representent donc leurs Dieux en forme d'homme, léquels ils appellent Keuuasouuock. Un seul est nommé Keuuas. Ilz les placent en maisons ou temples faits à leur mode qu'ilz nomment Machicomuch', équels ilz font leurs prieres, chants, & offrandes à ces Dieux. Et puis que nous parlons des infideles, je prise davantage les vieux Romains, léquels ont eté plus de cent septante ans sans aucun simulacres de Dieux, ce dit saint Augustin, ayant sagement eté defendu par Numa Pompilius d'en faire aucun, pource que telle chose stolide & insensible les faisoit mépriser, & de ce mépris venoit que le peuple perdoit toute crainte, n'étant rien si beau que de les adorer en esprit, puis qu'ilz sont esprits. Et de verité Pline dit, qu'il n'y a chose qui demontre plus l'imbecillité du sens humain, que de vouloir assigner quelque image ou effigie à Dieu. Car en quelque part que Dieu se montre il est tout de sens, de veue, d'ouïe, d'ame, d'entendement; & finalement il est tout de soy-méme, sans user d'aucun organe. Les anciens Allemans instruits en cette doctrine, non seulement n'admettoient point de simulacres de leurs Dieux (ce dit Tacite) mais aussi ne vouloient point qu'ilz fussent depeints contre les parois, ni representés en aucune forme humaine, estimans cela trop deroger à la grandeur de la puissance celeste. On peut dire entre nous que les figures & representations sont les livres des ignorans. Mais laissans les disputes à part, il seroit bien-seant que chacun fût sage & bien instruit, & qu'il n'y eût point d'ignorans.
Noz Sauvages Souriquois & Armouchiquois ont l'industrie de la peinture & sculpture, & font des images des bétes, oiseaux, hommes, en pierres & en bois aussi joliment que des bons ouvriers de deça, & toutefois ilz ne s'en servent point pour adoration, ains seulement pour le contentement de la veue, & pour l'usage de quelques outils privez, comme des calumets à petuner. Et en cela (comme j'ay dit au commencement) quoy qu'ilz soient sans cult divin, je les prises davantage que les Virginiens, & toutes autres sortes de gens qui plus bétes que les bétes adorent & reverent des choses insensible.
Le Capitaine Laudonniere en son histoire de la Floride dit que ceux de ce païs-là n'ont conoissance de Dieu, ni d'aucune Religion, sinon qu'ils ont quelque reverence au soleil, & à la lune: auquels toutefois je ne trouve point par tout ladite histoire qu'ilz facent aucune adoration, fors que quand ilz vont à la guerre le Paraousti fait quelque priere au soleil pour obtenir victoire, & laquelle obtenue, il lui en rend la louange, avec chansons en son honneur, comme j'ay plus particulierement dit ci-dessus. Et toutefois Belleforet écrit avoir pris de ladite histoire ce qu'il met en avant, qu'ilz font des sacrifices sanglans tels que les Mexicains, s'assemblans en une campagne, & y dressans leurs loges, là où aprés plusieurs danses & ceremonies ilz levent en l'air & offrent au soleil celui sur qui le sort est tombé d'étre destiné pour le sacrifice. Que s'il est hardi en cet endroit, il ne l'est pas moins quand il en dit autant des peuples de Canada léquels il fait sacrificateurs de corps humains, encores qu'ilz n'y ayent jamais pensé. Car si le Capitaine Jacques Quartier a veu des tétes de leurs ennemis conroyées, étendues sur des pieces de bois, il ne s'ensuit qu'ils ayent eté sacrifiés: mais c'est leur coutume, ainsi qu'aux anciens Gaulois, d'en faire ainsi, c'est à dire d'enlever toutes les tétes d'ennemis qu'ils auront peu tuer, & les pendre ne (ou dehors) leurs cabanes pour trophées. Ce qui est coutumier par toutes les Indes Occidentales.
Pour revenir à noz Floridiens, si quelqu'un veut appeller acte de Religion l'honneur qu'ilz font au soleil, je ne l'empeche. Car és vieux siecles de l'age d'or lors que l'ignorance se mit parmi les hommes, plusieurs considerans les admirables effects du soleil & de la lune déquels Dieu se sert pour le gouvernement des choses d'ici bas, ilz leur attribuerent la reverence deuë au Createur, & cette façon de reverence Job nous l'explique quand il dit: Si j'ay regardé le Soleil en sa splendeur, & la lune cheminant claire: Et si mon coeur a eté seduit en secret, & ma main a baisé ma bouche: Ce qui est une iniquité toute jugée, car j'eusse renié le grand Dieu d'en haut. Quant au baise-main c'est une façon de reverence qui se garde encore aux homages. Ne pouvans toucher au soleil ils étendoient la main vers lui, puis la baisoient: ou touchoient son idole, aprés baisoient la main qui avoit touché. Et en cette idolatrie est quelquefois tombé le peuple d'Israël comme nous voyons en Ezechiel.
Au regard des Bresiliens, je trouve par le discours de Jean de Leri, que non seulement ilz sont semblables aux nôtres, sans aucune forme de Religion, ni conoissance de Dieu, mais qu'ilz sont tellement aveuglés & endurcis en leur anthropophagie, qu'ilz semblent n'étre nullement susceptibles de la doctrine Chrétienne. Aussi sont ils visiblement tourmentez & battus du diable (qu'ils appellent Aignan) & avec telle rigueur, que quand ilz le voyent venir tantot en guise de béte, tantot d'oiseau, ou de quelque forme étrange, ilz sont comme au desespoir. Ce qui n'est point à l'endroit des autres Sauvages plus en deça vers la Terre-neuve, du moins avec telle rigueur. Car Jacques Quartier rapporte qu'il leur jette de la terre aux ïeux, & l'appellent Cudouagni: & là où nous étions (où il s'appelle Aoutem) j'ay quelquefois entendu qu'il a egratigné Membertou en qualité de devin du païs. Quand on remontre aux Bresiliens qu'il faut croire en Dieu, ils en sont bien d'avis, mais incontinent ils oublient leur leçon, & retournent à leur vomissement, qui est une brutalité étrange, de ne vouloir au moins se redimer de la vexation du diable par la Religion: Ce qui les rend inexcusables, mémes qu'ils ont quelques restes de la memoire du deluge, & de l'Evangile (si tant est que leur rapport soit veritable). Car ilz font mention en leurs chansons que les eaux s'étans une fois débordées couvrirent toute la terre, & furent tous les hommes noyés, exceptez leurs grandz peres, qui se sauverent sur les plus hauts arbres de leur païs. Et de ce deluge ont aussi quelque traditive d'autres Sauvages que j'ay mentionné ailleurs. Quant à ce qui est de l'Evangile, ledit de Leri dit qu'ayant une fois trouvé l'occasion de leur remontrer l'origine du monde, & leur miserable condition, & comme il faut croire en Dieu, ilz l'ecouterent avec grande attention, demeurans tout étonnez de ce qu'ilz avoient ouï: & que là dessus un vieillard prenant la parole, dit, Qu'à la verité il leur avoit recité de grandes merveilles, qui lui faisoient rememorer ce que plusieurs fois ils avoient entendu de leurs grands-peres, que dés fort longtemps un Maïr (c'est à dire un étranger vétu & barbu comme les François) avoit eté là les pensant ranger à l'obeïssance du Dieu qu'il leur annonçoit, & leur avoit tenu le méme langage: mais qu'ilz ne le voulurent point croire. Et partant y en vint un autre, qui en signe de malediction leur bailla les armes dont depuis se sont tuez l'un l'autre: & de quitter cette façon de vivre il n'y avoit apparence, pour ce que toutes les nations à eux voisines se mocqueroient d'eux.
Or noz Souriquois, Canadiens, &leurs voisins, voire encores les Virginiens & Floridiens ne sont pas tant endurcis en leur mauvaise vie, & recevront fort facilement la doctrine Chrétienne quant il plaira à Dieu susciter ceux que le peuvent à les secourir. Aussi ne sont-ilz visiblement tourmentez, battus, dechirez du diable comme ce barbare peuple du Bresil, qui est une maldiction étrange à eux particuliere plus qu'aux autres nations de dela. Ce qui me fait croire que la trompette des Apôtres pourroit avoit eté jusques là, suivant la parole du vieillart susdit, à laquelle ayans bouché l'aureille ils en portent une punition particuliere non commune aux autres qui paraventure n'ont jamais ouï la parole de Dieu depuis le Deluge, duquel toutes ces nations en plus de trois mille lieuës de terre ont une obscure conoissance qui leur a eté donnée par tradition de pere en fils.